Discours de la servitude volontaire

VARIA

Discours de la servitude volontaire

par Étienne de La Boétie (1530-1563)
 
Rédigé entre 1546 et 1555

Publié entre 1574 et 1576

« Il  n’est  pas  bon  d’avoir  plusieurs  maîtres ;  n’en  ayons  qu’un  seul ;  qu’un  seul  soit  le maître, qu’un seul soit le roi. »

Voilà ce que déclara Ulysse en public, selon Homère.

S’il eût dit seulement : « Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres », c’était suffisant. Mais au lieu d’en déduire que la domination de plusieurs ne peut être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès qu’il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il ajoute au contraire :

« N’ayons qu’un seul maître… »

Il faut peut-être excuser Ulysse d’avoir tenu ce langage, qui lui servait alors pour apaiser la révolte de l’armée : je crois qu’il adaptait plutôt son discours aux circonstances qu’à la vérité. Mais à la réflexion, c’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra. Quant à obéir à plusieurs maîtres, c’est être autant de fois extrêmement malheureux.

Je ne veux pas débattre ici la question tant de fois agitée, à savoir « si d’autres sortes de républiques sont meilleures que la monarchie ». Si j’avais à la débattre, avant de chercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes de gouverner la chose publique, je demanderais si l’on doit même lui en accorder aucun, car il est difficile de croire qu’il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul. Mais réservons pour un autre temps cette  question  qui  mériterait  bien  un  traité  à  part,  et  qui  provoquerait  toutes  les  disputes politiques.

Pour  le  moment,  je  voudrais  seulement  comprendre  comment  il  se  peut  que  tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent  bien  l’endurer,  et  qui  ne  pourrait  leur  faire  aucun  mal  s’ils  n’aimaient  mieux  tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il  est  seul  –  ni  aimer  –  puisqu’il  est  envers  eux  tous  inhumain  et  cruel.  Telle  est pourtant  la  faiblesse  des  hommes :  contraints  à  l’obéissance,  obligés  de  temporiser,  ils  ne peuvent pas être toujours les plus forts. Si donc une nation, contrainte par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul – comme la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans, il ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais bien le déplorer. Ou plutôt, ne s’en étonner ni ne s’en plaindre, mais supporter le malheur avec patience, et se réserver pour un avenir meilleur.

Nous sommes ainsi faits que les devoirs communs de l’amitié absorbent une bonne part de notre vie. Il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les belles actions, d’être reconnaissants pour les bienfaits reçus, et de réduire souvent notre propre bien-être pour accroître l’honneur et l’avantage de ceux que nous aimons, et qui méritent d’être aimés. Si donc les habitants d’un pays trouvent parmi eux un de ces hommes rares qui leur ait donné des preuves d’une grande prévoyance  pour  les  sauvegarder,  d’une  grande  hardiesse  pour  les  défendre,  d’une  grande prudence pour les gouverner ; s’ils s’habituent à la longue à lui obéir et à se fier à lui jusqu’à lui accorder une certaine suprématie, je ne sais s’il serait sage de l’enlever de là où il faisait bien pour le placer là où il pourra faire mal ; il semble, en effet, naturel d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré du bien, et de ne pas en craindre un mal.

Mais, ô grand Dieu, qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce malheur ? Quel est ce  vice,  ce  vice  horrible,  de  voir  un  nombre  infini  d’hommes,  non  seulement  obéir,  mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? De les voir souffrir les rapines, les paillardises, les cruautés, non d’une armée, non d’un camp barbare contre lesquels chacun devrait défendre son sang et sa vie, mais d’un seul ! Non d’un Hercule ou d’un Samson, mais d’un hommelet souvent le plus lâche, le plus efféminé de la nation, qui n’a jamais flairé la poudre des batailles ni guère foulé le sable des tournois, qui n’est pas seulement inapte à commander aux hommes, mais encore à satisfaire la moindre femmelette ! Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerons-nous vils et couards ces hommes soumis ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul, c’est étrange, mais toutefois possible ; on pourrait peut-être dire avec raison : c’est faute de coeur. Mais si cent, si mille souffrent l’oppression d’un seul, dira-t-on encore qu’ils n’osent pas s’en prendre à lui, ou qu’ils ne le veulent pas, et que ce n’est pas couardise, mais plutôt mépris ou dédain ?

Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves, comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais tous les vices ont des bornes qu’ils ne peuvent pas dépasser. Deux hommes, et même dix, peuvent bien en craindre un ; mais que mille,  un  million,  mille  villes  ne  se  défendent  pas  contre  un  seul  homme,  cela  n’est  pas couardise : elle ne va pas jusque-là, de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer ?…

Qu’on mette face à face cinquante mille hommes en armes ; qu’on les range en bataille, qu’ils  en  viennent  aux  mains ;  les  uns,  libres,  combattent  pour  leur  liberté,  les  autres combattent pour la leur ravir. Auxquels promettrez-vous la victoire ? Lesquels iront le plus courageusement au combat : ceux qui espèrent pour récompense le maintien de leur liberté, ou ceux qui n’attendent pour salaire des coups qu’il donnent et qu’ils reçoivent que la servitude d’autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée et l’attente d’un bien-être égal  pour l’avenir. Ils  pensent  moins à ce qu’ils endurent le temps d’une bataille qu’à ce qu’ils endureraient, vaincus, eux, leurs enfants et toute leur postérité. Les autres n’ont pour aiguillon qu’une petite pointe de convoitise qui s’émousse soudain contre le danger, et dont l’ardeur s’éteint dans le sang de leur première blessure. Aux batailles si renommées de Miltiade,  de  Léonidas,  de  Thémistocle,  qui  datent  de  deux  mille  ans  et  qui  vivent  encore aujourd’hui aussi  fraîches  dans  la  mémoire  des  livres  et  des  hommes  que  si  elles  venaient d’être  livrées  hier,  en  Grèce,  pour  le  bien  des  Grecs  et  pour  l’exemple  du  monde  entier, qu’est-ce qui donna à un si petit nombre de Grecs, non pas le pouvoir, mais le courage de supporter  la  force  de  tant  de  navires  que  la  mer  elle-même  en  débordait,  de  vaincre  des nations si nombreuses que tous les soldats grecs, pris ensemble, n’auraient pas fourni assez de capitaines aux armées ennemies ? Dans ces journées glorieuses, c’était moins la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur la convoitise.

Ils sont vraiment extraordinaires, les récits de la vaillance que la liberté met au coeur de ceux qui la défendent ! Mais ce qui arrive, partout et tous les jours : qu’un homme seul en opprime  cent  mille  et  les  prive  de  leur  liberté,  qui  pourrait  le  croire,  s’il  ne  faisait  que l’entendre  et  non  le  voir ?  Et  si  cela  n’arrivait  que  dans  des  pays  étrangers,  des  terres lointaines et qu’on vînt nous le raconter, qui ne croirait ce récit purement inventé ?

Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui- même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche… S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas ; même si ce qu’il doit avoir le plus à coeur est de rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je n’attends même pas de lui une si grande hardiesse ; j’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend. Mais quoi ! Si pour avoir la liberté il suffit de la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui croie la payer trop cher en l’acquérant par un simple souhait ? Et qui regretterait sa volonté de recouvrer un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la  mort  bienfaisante ?  Certes,  comme  le  feu  d’une  petite  étincelle  grandit  et  se  renforce toujours, et plus il trouve  de  bois  à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter, de même, plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus où leur fournit, plus on les sert. Ils se fortifient d’autant, deviennent de plus en plus frais et dispos pour tout anéantir et tout détruire. Mais si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la branche, n’ayant plus de suc ni d’aliment à sa racine, devient sèche et morte.

Pour  acquérir  le  bien  qu’il  souhaite,  l’homme  hardi  ne  redoute  aucun  danger,  l’homme avisé n’est rebuté par aucune peine. Seuls les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien qu’ils se bornent à convoiter. L’énergie d’y prétendre leur est ravie par leur propre lâcheté ; il ne leur reste que le désir naturel de le posséder. Ce désir, cette volonté  commune  aux  sages  et  aux  imprudents,  aux  courageux  et  aux  couards,  leur  fait souhaiter toutes les choses dont la possession les rendrait heureux et contents. il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas la force de désirer : c’est la liberté, bien si grand et si doux ! Dès qu’elle est perdue, tous les maux s’ensuivent, et sans elle tous les autres  biens,  corrompus  par  la  servitude,  perdent  entièrement  leur  goût  et  leur  saveur.  La liberté,  les hommes  la  dédaignent  uniquement,  semble-t-il,  parce  que s’ils  la  désiraient,  ils l’auraient ; comme s’ils refusaient de faire cette précieuse acquisition parce qu’elle est trop aisée.

Pauvres  gens  misérables,  peuples  insensés,  nations  opiniâtres  à  votre  mal  et  aveugles  à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos  ancêtres !  Vous  vivez  de  telle  sorte  que  rien  n’est  plus  à  vous.  Il  semble  que  vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens,  de  vos  familles,  de  vos  vies.  Et  tous  ces  dégâts,  ces  malheurs,  cette  ruine,  ne  vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des  cas,  pour  qu’il  les  mène  à  la  guerre,  à  la  boucherie,  qu’il  les  rende  ministres  de  ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il  soit  plus  fort,  et  qu’il  vous  tienne  plus  rudement  la  bride  plus  courte.  Et  de  tant d’indignités  que  les  bêtes  elles-mêmes  ne  supporteraient  pas  si  elles  les  sentaient,  vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

Les  médecins  conseillent  justement  de  ne  pas  chercher  à  guérir  les  plaies  incurables,  et peut-être  ai-je  tort  de  vouloir  ainsi  exhorter  un  peuple  qui  semble  avoir  perdu  depuis longtemps toute connaissance de son mal – ce qui montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc à comprendre, si c’est possible, comment cette opiniâtre volonté de servir s’est enracinée si profond qu’on croirait que l’amour même de la liberté n’est pas si naturel.

Il est  hors de doute,  je  crois,  que  si  nous vivions avec les droits que nous tenons de la nature et d’après les préceptes qu’elle nous enseigne, nous serions naturellement soumis à nos parents, sujets de la raison, sans être esclaves de personne. Chacun de nous reconnaît en soi, tout naturellement, l’impulsion de l’obéissance envers ses père et mère. Quant à savoir si la raison est en nous innée ou non – question débattue amplement par les académies et agitée par toute  l’école  des  philosophes,  je  ne  pense  pas  errer  en  disant  qu’il  y  a  dans  notre  âme  un germe  naturel  de  raison.  Développé  par  les  bons  conseils  et  les  bons  exemples,  ce  germe s’épanouit en vertu, mais il avorte souvent, étouffé par les vices qui surviennent. Ce qu’il y a de  clair  et  d’évident,  que  personne  ne  peut  ignorer,  c’est  que  la  nature,  ministre  de  Dieu, gouvernante des hommes, nous a tous créés et coulés en quelque sorte dans le même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt frères. Et si, dans le partage qu’elle a fait de ses dons, elle a prodigué quelques avantages de corps ou d’esprit aux uns plus qu’aux autres,  elle  n’a  cependant  pas  voulu  nous  mettre  en  ce  monde  comme  sur  un  champ  de bataille, et n’a pas envoyé ici bas les plus forts ou les plus adroits comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Croyons plutôt qu’en faisant ainsi des parts plus  grandes  aux  uns,  plus  petites  aux  autres,  elle  a  voulu  faire  naître  en  eux  l’affection fraternelle et les mettre à même de la pratiquer, puisque les uns ont la puissance de porter secours tandis que les autres ont besoin d’en recevoir. Donc, puisque cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, puisqu’elle nous a tous logés dans la même maison, nous  a  tous  formés  sur  le  même  modèle  afin  que  chacun  pût  se  regarder  et  quasiment  se reconnaître dans l’autre comme dans un miroir, puisqu’elle nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l’échange de nos pensées, la communion de nos volontés ; puisqu’elle a cherché par tous les moyens à faire et à resserrer le nœud de notre alliance, de notre société, puisqu’elle a montré en toutes choses qu’elle ne nous voulait pas seulement unis, mais tel un seul être, comment douter alors que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes  tous  égaux ?  Il  ne  peut  entrer  dans  l’esprit  de  personne  que  la  nature  ait  mis quiconque en servitude, puisqu’elle nous a tous mis en compagnie.

À vrai dire, il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort : il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l’injustice. La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre.

Et  s’il  s’en  trouve  par  hasard  qui  en  doutent  encore  –  abâtardis  au  point  de  ne  pas reconnaître  leurs  dons  ni  leurs  passions  natives,  il  faut  que  je  leur  fasse  l’honneur  qu’ils méritent et que je hisse, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour leur enseigner leur nature  et  leur  condition.  Les  bêtes,  Dieu  me  soit  en  aide,  si  les  hommes  veulent  bien  les entendre, leur crient : « Vive la liberté ! » Plusieurs d’entre elles meurent aussitôt prises. Tel le poisson qui perd la vie sitôt tiré de l’eau, elles se laissent mourir pour ne point survivre à leur liberté naturelle. Si les animaux avaient entre eux des prééminences, ils feraient de cette liberté leur noblesse. D’autres bêtes, des plus grandes aux plus petites, lorsqu’on les prend, résistent si fort des ongles, des cornes, du bec et du pied qu’elles démontrent assez quel prix elles  accordent  à  ce  qu’elles  perdent.  Une  fois  prises,  elles  nous  donnent  tant  de  signes flagrants de la connaissance de leur malheur qu’il est beau de les voir alors languir plutôt que vivre,  et  gémir  sur  leur  bonheur  perdu  plutôt  que  de  se  plaire  en  servitude.  Que  veut  dire d’autre  l’éléphant  lorsque,  s’étant  défendu  jusqu’au  bout,  sans  plus  d’espoir,  sur  le  point d’être pris, il enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que son grand désir de demeurer libre lui donne de l’esprit et l’avise de marchander avec les chasseurs : à voir  s’il  pourra  s’acquitter  par  le  prix  de  ses  dents  et  si  son  ivoire,  laissé  pour  rançon, rachètera sa liberté ?

Nous  flattons  le  cheval  dès  sa  naissance  pour  l’habituer  à  servir.  Nos  caresses  ne l’empêchent pas de mordre son frein, de ruer sous l’éperon lorsqu’on veut le dompter. Il veut témoigner par là, ce me semble, qu’il ne sert pas de son gré, mais bien sous notre contrainte. Que  dire  encore ?  « Même  les  boeufs,  sous  le  joug,  geignent,  et  les  oiseaux,  en  cage,  se plaignent. » Je l’ai dit autrefois en vers…

Ainsi donc, puisque tout être pourvu de sentiment sent le malheur de la sujétion et court après  la  liberté ;  puisque  les  bêtes,  même  faites  au  service  de  l’homme,  ne  peuvent  s’y soumettre  qu’après  avoir  protesté  d’un  désir  contraire,  quelle  malchance  a  pu  dénaturer l’homme – seul vraiment né pour vivre libre – au point de lui faire perdre la souvenance de son premier état et le désir de le reprendre ?

Il y a trois sortes de tyrans.

Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. Ceux qui ont acquis le pouvoir par le droit de la guerre s’y comportent – on le sait et le dit fort justement comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois, en général, ne sont guère meilleurs. Nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait le naturel du tyran et ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires. Selon leur penchant dominant – avares ou prodigues, ils usent du royaume comme de leur héritage. Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable ; il le serait, je crois, si dès qu’il se voit élevé au-dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appelle grandeur, il décidait de n’en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple lui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adopté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d’écarter si bien les idées de liberté de l’esprit de leurs sujets que, pour récent qu’en soit le souvenir, il s’efface bientôt de leur mémoire. Pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelques différences, mais de choix, je n’en vois pas : car s’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de règne est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature.

Je poserai cette question : si par hasard il naissait aujourd’hui quelques gens tout neufs, ni accoutumés  à  la  sujétion,  ni  affriandés  à  la  liberté,  ignorant  jusqu’au  nom  de  l’une  et  de l’autre, et qu’on leur proposât d’être sujets ou de vivre libres, quel serait leur choix ? Sans aucun doute, ils préféreraient de beaucoup obéir à la seule raison que de servir un homme, à moins qu’ils ne soient comme ces gens d’Israël qui, sans besoin ni contrainte, se donnèrent un tyran. Je ne lis jamais leur histoire sans en éprouver un dépit extrême qui me porterait presque à  être  inhumain,  jusqu’à  me  réjouir  de  tous  les  maux  qui  leur  advinrent.  Car  pour  que  les hommes, tant qu’ils sont des hommes, se laissent assujettir, il faut de deux choses l’une : ou qu’ils y soient contraints, ou qu’ils soient trompés. Contraints par les armes étrangères comme le furent Sparte et Athènes par celles d’Alexandre, ou trompés par les factions comme le fut le gouvernement d’Athènes, tombé auparavant aux mains de Pisistrate. Ils perdent souvent leur liberté en étant trompés, mais sont moins souvent séduits par autrui qu’ils ne se trompent eux- mêmes. Ainsi le peuple de Syracuse, capitale de la Sicile, pressé par les guerres, ne songeant qu’au danger du moment, élut Denys Premier et lui donna le commandement de l’armée. Il ne prit garde qu’il l’avait fait aussi puissant que lorsque ce malin, rentrant victorieux comme s’il eût vaincu ses concitoyens plutôt que ses ennemis, se fit d’abord capitaine, puis roi, et de roi tyran. Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude.

Il  est  vrai  qu’au  commencement  on  sert  contraint  et  vaincu  par  la  force ;  mais  les successeurs  servent  sans  regret  et  font  volontiers  ce  que  leurs  devanciers  avaient  fait  par contrainte.  Les  hommes  nés  sous  le  joug,  puis  nourris  et  élevés  dans  la  servitude,  sans regarder  plus  avant,  se  contentent  de  vivre  comme  ils  sont  nés  et  ne  pensent  point  avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance.

Toutefois il n’est pas d’héritier, même prodigue ou nonchalant, qui ne porte un jour les yeux sur les registres de son père pour voir s’il jouit de tous les droits de sa succession et si l’on n’a rien entrepris contre lui ou contre son prédécesseur. Mais l’habitude, qui exerce en toutes  choses  un  si  grand  pouvoir  sur  nous,  a  surtout  celui  de  nous  apprendre  à  servir  et, comme on le raconte de Mithridate, qui finit par s’habituer au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer. Nul doute que la nature nous dirige là où elle veut, bien ou mal lotis, mais il faut avouer qu’elle a moins de pouvoir sur nous que l’habitude. Si bon que soit le naturel, il se perd s’il n’est entretenu, et l’habitude nous forme toujours à sa manière, en dépit de la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont  si  menues,  si  frêles,  qu’elles  ne  peuvent  résister  au  moindre  choc  d’une  habitude contraire.  Elles  s’entretiennent  moins  facilement  qu’elles  ne  s’abâtardissent,  et  même dégénèrent, tels ces arbres fruitiers qui conservent les caractères de leur espèce tant qu’on les laisse venir, mais qui les perdent pour porter des fruits différents des leurs, selon la manière dont on les greffe.

Les  herbes  aussi  ont  chacune  leur  propriété,  leur  naturel,  leur  singularité ;  pourtant  la durée, les intempéries, le sol ou la main du jardinier augmentent ou diminuent de beaucoup leurs vertus. La plante qu’on a vue dans un pays n’est souvent plus reconnaissable dans un autre.  Celui  qui  verrait  les  Vénitiens,  une  poignée  de  gens  vivant  si  librement  que  le  plus misérable d’entre eux ne voudrait pas être roi, nés et élevés de façon qu’ils ne connaissent d’autre ambition que celle d’entretenir pour le mieux leur liberté, éduqués et formés dès le berceau de telle sorte qu’ils n’échangeraient pas un brin de leur liberté pour toutes les autres félicités de la terre… Celui, dis-je, qui verrait ces personnes-là, et qui s’en irait ensuite sur le domaine de quelque « grand seigneur », y trouvant des gens qui ne sont nés que pour le servir et  qui  abandonnent  leur  propre  vie  pour  maintenir  sa  puissance,  penserait-il  que  ces  deux peuples sont de même nature ? Ou ne croirait-il pas plutôt qu’en sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?

On  raconte  que  Lycurgue,  le  législateur  de  Sparte,  avait  nourri  deux  chiens,  tous  deux frères,  tous  deux  allaités  au  même  lait.  L’un  était  engraissé  à  la  cuisine,  l’autre  habitué  à courir les champs au son de la trompe et du cornet. Voulant montrer aux Lacédémoniens que les hommes sont tels que la culture les a faits, il exposa les deux chiens sur la place publique et mit entre eux une soupe et un lièvre. L’un courut au plat, l’autre au lièvre. Et pourtant, dit- il, ils sont frères !

Celui-là, avec ses lois et son art politique, éduqua et forma si bien les Lacédémoniens que chacun d’eux préférait souffrir mille morts plutôt que de se soumettre à un autre maître que la loi et la raison.

Je prends plaisir à rappeler ici une anecdote concernant l’un des favoris de Xerxès, grand roi  de  Perse,  et  deux  Spartiates.  Lorsque  Xerxès  faisait  ses  préparatifs  de  guerre  pour conquérir la Grèce entière, il envoya ses ambassadeurs dans plusieurs villes de ce pays pour demander de l’eau et de la terre – c’était la manière qu’avaient les Perses de sommer les villes de se rendre. Il se garda bien d’en envoyer à Sparte ni à Athènes parce que les Spartiates et les Athéniens, auxquels son père Darius en avait envoyés auparavant, les avaient jetés, les uns dans les fossés, les autres dans les puits en leur disant : « Allez-y, prenez là de l’eau et de la terre, et portez-les à votre prince. » Ces gens ne pouvaient souffrir que, même par la moindre parole,  on  attentât  à  leur  liberté.  Les  Spartiates  reconnurent  qu’en  agissant  de  la  sorte,  ils avaient offensé les dieux, et surtout Talthybie, le dieu des héraults. Ils résolurent donc, pour les apaiser d’envoyer à Xerxès deux de leurs concitoyens afin que, disposant d’eux à son gré, il pût se venger sur eux du meurtre des ambassadeurs de son père.

Deux  Spartiates,  l’un  nommé  Sperthiès  et  l’autre  Bulis,  s’offrirent  comme  victimes volontaires.  Ils  partirent.  Arrivés  au  palais  d’un  Perse  nommé  Hydarnes,  lieutenant  du  roi pour  toutes  les  villes  d’Asie  qui  étaient  sur  les  côtes  de  la  mer,  celui-ci  les  accueillit  fort honorablement, leur fit grande chère et, de fil en aiguille, leur demanda pourquoi ils rejetaient si fort l’amitié du roi. « Spartiates, dit-il, voyez par mon exemple comment le Roi sait honorer ceux qui le méritent. Croyez que si vous étiez à son service et qu’il vous eût connus, vous seriez tous les deux gouverneurs de quelque ville grecque. » Les Lacédémoniens répondirent : « En ceci, Hydarnes, tu ne pourrais nous donner un bon conseil ; car si tu as essayé le bonheur que  tu  nous  promets,  tu  ignores  entièrement  celui  dont  nous  jouissons.  Tu  as  éprouvé  la faveur du roi, mais tu ne sais pas quel goût délicieux a la liberté. Or si tu en avais seulement goûté, tu nous conseillerais de la défendre, non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les dents et avec les ongles ». Seuls les Spartiates disaient vrai, mais chacun parlait ici selon  l’éducation  qu’il  avait  reçue.  Car  il  était  aussi  impossible  au  Persan  de  regretter  la liberté dont il n’avait jamais joui qu’aux Lacédémoniens, qui l’avaient savourée, d’endurer l’esclavage.

Caton  d’Utique,  encore  enfant  et  sous  la  férule  de  son  maître,  allait  souvent  voir  le dictateur Sylla chez qui il avait ses entrées, tant à cause du rang de sa famille que de ses liens de parenté. Dans ces visites, il était toujours accompagné de son précepteur, comme c’était l’usage à Rome pour les enfants des nobles. Il vit un jour que dans l’hôtel même de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un  était  banni,  l’autre  étranglé.  L’un  demandait  la  confiscation  des  biens  d’un  citoyen, l’autre  sa  tête.  En  somme,  tout  s’y  passait  non  comme  chez  un  magistrat  de  la  cité,  mais comme chez un tyran du peuple ; c’était moins le sanctuaire de la justice qu’une caverne de tyrannie. Ce jeune garcon dit à son précepteur : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il ne soit levé… J’ai le bras assez fort pour en libérer la ville. » Voilà vraiment la parole d’un Caton. Ce début d’une vie était digne de sa mort. Taisez le nom et le pays, racontez seulement le fait tel qu’il est :  il  parle  de  lui-même.  On  dira  aussitôt :  « Cet  enfant  était  romain,  né  dans  Rome, lorsqu’elle était libre.» Pourquoi dis-je ceci ? Je ne prétends certes pas que le pays et le sol n’y fassent rien, car partout et en tous lieux l’esclavage est amer aux hommes et la liberté leur est chère. Mais il me semble qu’on doit avoir pitié de ceux qui, en naissant, se trouvent déjà sous le  joug,  qu’on  doit  les  excuser  ou  leur  pardonner  si,  n’ayant  pas  même  vu  l’ombre  de  la liberté, et n’en ayant pas entendu parler, ils ne ressentent pas le malheur d’être esclaves. S’il est  des  pays,  comme  le  dit  Homère  de  celui  des  Cimériens,  où  le  soleil  se  montre  tout différent qu’à nous, où après les avoir éclairés pendant six mois consécutifs, il les laisse dans l’obscurité durant les six autres  mois, faut-il s’étonner que ceux  qui  naissent  pendant cette longue nuit, s’ils n’ont point ouï parler de la clarté ni jamais vu le jour, s’accoutument aux ténèbres où ils sont nés sans désirer la lumière ?

On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais-eu. Le chagrin ne vient qu’après le plaisir et toujours, à la connaissance du malheur, se joint le souvenir de quelque joie passée. La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne.

Disons donc que, si toutes choses deviennent naturelles à l’homme lorsqu’il s’y habitue, seul reste dans sa nature celui qui ne désire que les choses simples et non altérées. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. Voilà ce qui arrive aux plus braves chevaux qui d’abord mordent leur frein, et après s’en jouent, qui, regimbant naguère sous la selle, se présentent maintenant d’eux-mêmes sous le harnais et, tout fiers, se rengorgent sous l’armure.

Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mal, s’en persuadent par des exemples et consolident eux-mémes, par la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent.

Mais en vérité les années ne donnent jamais le droit de mal faire. Elles accroissent l’injure. Il s’en trouve toujours certains, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent  se  retenir  de  le  secouer,  qui  ne  s’apprivoisent  jamais  à  la  sujétion  et  qui,  comme Ulysse cherchait par terre et par mer à revoir la fumée de sa maison, n’ont garde d’oublier leurs droits naturels, leurs origines, leur état premier, et s’empressent de les revendiquer en toute occasion. Ceux-là, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants, de voir ce qui est à leurs pieds sans regarder ni derrière ni devant. Ils se remémorent les choses passées pour juger le présent et prévoir l’avenir. Ce sont eux qui, ayant d’eux-mêmes la tête-bien faite, l’ont encore affinée par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté  serait  entièrement  perdue  et  bannie  de  ce  monde,  l’imaginent  et  la  sentent  en  leur esprit, et la savourent. Et la servitude les dégoûte, pour si bien qu’on l’accoutre.

Le grand Turc s’est bien apercu que les livres et la pensée donnent plus que toute autre chose aux hommes le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie. Je comprends que, dans son pays, il n’a guère de savants, ni n’en demande. Le zèle et la passion de ceux qui sont restés, malgré les circonstances, les dévots de la liberté, restent communément sans effet, quel que soit leur nombre, parce qu’ils ne peuvent s’entendre. Les tyrans leur enlèvent toute liberté de faire, de parler et presque de penser, et ils demeurent isolés dans leurs rêves. Momus ne plaisantait pas trop, lorsqu’il trouvait à redire à l’homme forgé par Vulcain, en ce qu’il n’avait pas une petite fenêtre au coeur, afin qu’on pût y voir ses pensées.

On  dit  que  Brutus  et  Cassius,  lorsqu’ils  entreprirent  de  délivrer  Rome  (c’est-à-dire  le monde  entier),  ne  voulurent  point  que  Cicéron,  ce  grand  zélateur  du  bien  public,  fût  de  la partie, jugeant son coeur trop faible pour un si haut fait. Ils croyaient bien à son vouloir, mais non  à  son  courage.  Qui  voudra  se  rappeler  les  temps  passés  et  compulser  les  annales anciennes  se  convaincra  que  presque  tous  ceux  qui,  voyant  leur  pays  malmené  et  en  de mauvaises  mains,  formèrent  le  dessein  de  le  délivrer,  dans  une  intention  bonne,  entière  et droite, en vinrent facilement à bout ; pour se manifester elle-même, la liberté vint toujours à leur  aide.  Harmodius,  Aristogiton,  Thrasybule,  Brutus  l’Ancien,  Valerius  et  Dion,  qui conçurent un projet si vertueux, l’exécutèrent avec bonheur. En de tels cas, le ferme vouloir garantit presque toujours le succès. Brutus le jeune et Cassius réussirent à briser la servitude ; ils périrent lorsqu’ils tentèrent de ramener la liberté, non pas misérablement – car qui oserait trouver rien de misérable ni dans leur vie ni dans leur mort ? – mais au grand dommage, pour le  malheur  perpétuel  et  pour  la  ruine  entière  de  la  république,  laquelle,  ce  me  semble,  fut enterrée  avec  eux.  Les  autres  tentatives  essayées  depuis  contre  les  empereurs  romains  ne furent que les conjurations de quelques ambitieux dont l’irréussite et la mauvaise fin ne sont pas  à  regretter,  vu  qu’ils  ne  désiraient  pas  renverser  le  trône,  mais  seulement  ébranler  la couronne,  cherchant  à  chasser  le  tyran  pour  mieux  garder  la  tyrannie.  Quant  à  ceux-là,  je serais bien fâché qu’ils eussent réussi, et je suis content qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour conduire une mauvaise action.

Mais pour revenir à mon sujet, que j’avais presque perdu de vue, la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme  tels.  De  cette  première  raison  découle  cette  autre :  que,  sous  les  tyrans,  les  gens deviennent  aisément  lâches  et  efféminés.  Je  sais  gré  au  grand  Hippocrate,  père  de  la médecine,  de  l’avoir  si  bien  remarqué  dans  son  livre  Des  maladies.  Cet  homme  avait  bon coeur, et il le montra lorsque le roi de Perse voulut l’attirer près de lui à force d’offres et de grands présents ; il lui répondit franchement qu’il se ferait un cas de conscience de s’occuper à  guérir  les  Barbares  qui  voulaient  tuer  les  Grecs,  et  à  servir  par  son  art  celui  qui  voulait asservir  son  pays.  La  lettre  qu’il  lui  écrivit  se  trouve  encore  aujourd’hui  dans  ses  autres oeuvres ; elle témoignera toujours de son courage et de sa noblesse.

Il  est  certain  qu’avec  la  liberté  on  perd  aussitôt  la  vaillance.  Les  gens  soumis  n’ont  ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation. Ils ne sentent pas bouillir dans leur coeur l’ardeur de la liberté qui fait mépriser  le péril et  donne  envie  de  gagner,  par  une belle mort  auprès  de  ses compagnons, l’honneur et la gloire. Chez les hommes libres au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun pour soi : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le coeur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur possible pour mieux les avachir.

L’historien Xénophon, l’un des plus sérieux et des plus estimés parmi les Grecs, a fait un petit  livre  dans  lequel  il  fait  dialoguer  Simonide  avec  Hiéron,  tyran  de  Syracuse,  sur  les misères du tyran. Ce livre est plein de leçons bonnes et graves qui ont aussi, selon moi, une grâce infinie. Plut à Dieu que tous les tyrans qui aient jamais été l’eussent placé devant eux en guise de miroir. Ils y auraient certainement reconnu leurs verrues et en auraient pris honte de leurs taches. Ce traité parle de la peine qu’éprouvent les tyrans qui, faisant du mal à tous, sont obligés de craindre tout le monde. Il dit, entre autres choses, que les mauvais rois prennent à leur  service  des  étrangers  mercenaires  parce  qu’ils  n’osent  plus  donner  les  armes  à  leurs sujets, qu’ils ont maltraités. En France même, plus encore autrefois qu’aujourd’hui, quelques bons rois ont bien eu à leur solde des troupes étrangères, mais c’était plutôt pour sauvegarder leurs propres sujets ; ils ne regardaient pas à la dépense pour épargner les hommes. C’était aussi, je crois, l’opinion du grand Scipion l’Africain, qui aimait mieux avoir sauvé la vie d’un citoyen que d’avoir défait cent ennemis. Mais ce qui est certain, c’est que le tyran ne croit jamais  sa  puissance  assurée  s’il  n’est  pas  parvenu  au  point  de  n’avoir  pour  sujets  que  des hommes sans valeur. On pourrait lui dire à juste titre ce que, d’après Térence,Thrason disait au maître des éléphants :

« Si brave donc vous êtes,
Que vous avez charge des bêtes ? »

Cette ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens, après qu’il se fut emparé de leur capitale et qu’il eut pris pour captif Crésus, ce roi si riche. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes s’étaient révoltés. Il les eut bientôt réduits à l’obéissance. Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’avisa d’un expédient admirable pour s’en assurer la possession. Il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia  une ordonnance qui  obligeait  les citoyens à s’y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison  que,  par  la  suite,  il  n’eut  plus  à  tirer  l’épée  contre  les  Lydiens.  Ces  misérables s’amusèrent  à  inventer  toutes  sortes  de  jeux  si  bien  que,  de  leur  nom  même,  les  Latins formèrent  le  mot  par  lequel  ils  désignaient  ce  que  nous  appelons  passe-temps,  qu’ils nommaient Ludi, par corruption de Lydi.

Tous les tyrans n’ont pas déclaré aussi expressément vouloir efféminer leurs sujets ; mais de fait, ce que celui-là ordonna formellement, la plupart d’entre eux l’ont fait en cachette. Tel est le penchant naturel du peuple ignorant qui, d’ordinaire, est plus nombreux dans les villes : il est soupçonneux envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe. Ne croyez pas  qu’il  y  ait  nul  oiseau  qui  se  prenne  mieux  à  la  pipée,  ni  aucun  poisson  qui,  pour  la friandise du ver, morde plus tôt à l’hameçon que tous ces peuples qui se laissent promptement allécher  à  la  servitude,  pour  la  moindre  douceur  qu’on  leur  fait  goûter.  C’est  chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Le théâtre, les  jeux,  les  farces,  les  spectacles,  les  gladiateurs,  les  bêtes  curieuses,  les  médailles,  les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ceux qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le  joug.  Ainsi  les  peuples  abrutis,  trouvant  beaux  tous  ces  passe-temps,  amusés  d’un  vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal que les petits enfants n’apprennent à lire avec des images brillantes.

Les  tyrans  romains  renchérirent  encore  sur  ces  moyens  en  faisant  souvent  festoyer  les décuries, en gorgeant comme il le fallait cette canaille qui se laisse aller plus qu’à toute autre chose au plaisir de la bouche. Ainsi, le plus éveillé d’entre eux n’aurait pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la République de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du septier de vin, du sesterce, et c’était pitié alors d’entendre crier : « Vive le roi ! » Ces lourdeaux ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une part de leur bien, et  que  cette  part  même  qu’ils  en  recouvraient,  le  tyran  n’aurait  pu  la  leur  donner  si, auparavant, il ne la leur avait enlevée. Tel ramassait aujourd’hui le sesterce, tel se gorgeait au festin  public  en  bénissant  Tibère  et  Néron  de  leur  libéralité  qui,  le  lendemain,  contraint d’abandonner ses biens à l’avidité, ses enfants à la luxure, son sang même à la cruauté de ces empereurs magnifiques, ne disait mot, pas plus qu’une pierre, et ne se remuait pas plus qu’une souche. Le peuple ignorant a toujours été ainsi : au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, il  est  tout  dispos  et  dissolu ;  au  tort  et  à  la  douleur  qu’il  peut  honnêtement  soufflir,  il  est insensible.

Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au seul nom de ce vilain monstre, de cette sale peste du monde. Il faut pourtant dire qu’après la mort, aussi dégoûtante  que  sa  vie,  de  ce  bouteleu,  de  ce  bourreau,  de  cette  bête  sauvage,  ce  fameux peuple romain en éprouva tant de déplaisir, se rappelant ses jeux et ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. C’est du moins ce qu’en écrit Tacite, excellent auteur, historien des plus fiables. Et l’on ne trouvera pas cela étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait déjà fait à la mort de Jules César, qui avait donné congé aux lois et à la liberté romaine. On  louait  surtout,  ce  me  semble,  dans  ce  personnage,  son  « humanité » ;  or,  elle  fut  plus funeste à son pays que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui ait jamais vécu, car à la vérité ce fut cette venimeuse douceur qui emmiella pour le peuple romain le breuvage de la servitude. Après sa mort ce peuple-là, qui avait encore à la bouche le goût de ses banquets et à l’esprit la mémoire de ses prodigalités, amoncela les bancs de la place publique pour lui en faire un grand bûcher d’honneur ; puis il lui éleva une colonne comme au Père du peuple (le chapiteau portait cette inscription) ; enfin il fit plus d’honneurs à ce mort qu’il n’aurait dû en faire à un vivant, et d’abord à ceux qui l’avaient tué.

Les empereurs romains n’oubliaient surtout pas de prendre le titre de Tribun du peuple, parce que cet office était tenu pour saint et sacré ; établi pour la défense et la protection du peuple, il jouissait d’une haute faveur dans l’État. Ils s’assuraient par ce moyen que le peuple se  fierait  mieux  à  eux,  comme  s’il  lui  suffisait  d’entendre  ce  nom,  sans  avoir  besoin  d’en sentir les effets. Mais ils ne font guère mieux ceux d’aujourd hui qui, avant de commettre leurs crimes les plus graves, les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien public  et  le  soulagement  des  malheureux.  On  connaît  la  formule  dont  ils  font  si  finement usage ; mais peut-on. parler de finesse là où il y a tant d’impudence ?

Les  rois  d’Assyrie,  et  après  eux  les  rois  Mèdes,  paraissaient  en  public  le  plus  rarement possible, pour faire supposer au peuple qu’il y avait en eux quelque chose de surhumain et laisser rêver ceux qui se montent l’imagination sur les choses qu’ils ne peuvent voir de leurs propres yeux. Ainsi tant de nations qui furent longtemps sous l’empire de ces rois mystérieux s’habituèrent à les servir, et les servirent d’autant plus volontiers qu’ils ignoraient qui était leur maître, ou même s’ils en avaient un ; de telle sorte qu’ils vivaient dans la crainte d’un être que personne n’avait jamais vu.

Les premiers rois d’Egypte ne se montraient guère sans porter tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête : ils se masquaient et jouaient aux bateleurs, inspirant par ces formes étranges respect  et  admiration  à  leurs  sujets  qui,  s’ils  n’avaient  pas  été  aussi  stupides  ou  soumis, auraient  dû  s’en  moquer  et  en  rire.  C’est  vraiment  lamentable  de  découvrir  tout  ce  que faisaient les tyrans du temps passé pour fonder leur tyrannie, de voir de quels petits moyens ils se servaient, trouvant toujours la populace si bien disposée à leur égard qu’ils n’avaient qu’à tendre un filet pour la prendre ; ils n’ont jamais eu plus de facilité à la tromper et ne l’ont jamais mieux asservie que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.

Que dirai-je d’une autre sornette que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que l’orteil de Pyrrhus, roi d’Épire, faisait des miracles et guérissait les malades  de  la  rate.  Ils  enjolivèrent  encore  ce  conte  en  disant  que,  lorsqu’on  eut  brûlé  le cadavre  de ce  roi, l’orteil  se  retrouva  dans  les cendres  épargné  du  feu,  intact.  Le peuple a toujours ainsi fabriqué lui-même les mensonges, pour y ajouter ensuite une foi stupide. Bon nombres d’auteurs ont rapporté ces mensonges ; on voit aisément qu’ils les ont ramassés dans les ragots des villes et les fables des ignorants. Telles sont les merveilles que fit Vespasien, revenant d’Assyrie  et  passant  par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’Empire : il redressait  les  boiteux,  rendait  clairvoyants  les  aveugles,  et  mille  autres  choses  qui  ne pouvaient être crues, à mon avis, que par de plus aveugles que ceux qu’il guérissait.

Les  tyrans  eux-mêmes  trouvaient  étrange  que  les  hommes  souffrissent  qu’un  autre  les maltraitât, c’est pourquoi ils se couvraient volontiers du manteau de la religion et s’affublaient autant que faire se peut des oripeaux de la divinité pour cautionner leur méchante vie. Ainsi Salmonée, pour s’être moqué du peuple en faisant son Jupiter, se trouve maintenant au fin fond de l’enfer, selon là sibylle de Virgile, qui l’y a vu :

« Là, des fils d’Aloüs gisent les corps énormes,
Ceux qui, fendant les airs de leurs têtes difformes
osèrent attenter aux demeures des Dieux,
Et du trône éternel chasser le Roi des cieux.
Là, j’ai vu de ces dieux le rival sacrilège,
Qui du foudre usurpant le divin privilège
Pour arracher au peuple un criminel encens
De quatre fiers coursiers aux pieds retentissants
Attelant un vain char dans l’Élide tremblante
Une torche à la main y semait l’épouvante :
Insensé qui, du ciel prétendu souverain,
Par le bruit de son char et de son pont d’airain
Du tonnerre imitait le bruit inimitable !
Mais Jupiter lança le foudre véritable
Et renversa, couvert d’un tourbillon de feu,
Le char et les coursiers et la foudre et le Dieu :
Son triomphe fut court, sa peine est éternelle.»

Si celui qui voulut simplement faire l’idiot se trouve là-bas si bien traité, je pense que ceux qui ont abusé de la religion pour mal faire s’y trouveront encore à meilleure enseigne.

Nos tyrans de France ont semé aussi je ne sais quoi du genre : des crapauds, des fleurs de lys, la Sainte Ampoule et l’oriflamme. Toutes choses que, pour ma part et quoi qu’il en soit, je ne veux pas croire n’être que des balivernes, puisque nos ancêtres les croyaient et que de notre temps nous n’avons eu aucune occasion de les soupçonner telles. Car nous avons eu quelques rois  si  bons  à  la  paix,  si  vaillants à  la  guerre  que,  bien  qu’ils  fussent  nés  rois,  il semble que la nature ne les ait pas faits comme les autres et que le dieu tout-puissant les ait choisis avant leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde de ce royaume. Et quand cela ne serait pas, je ne voudrais pas entrer en lice pour débattre de la vérité de nos histoires, ni les éplucher trop librement pour ne pas ravir ce beau thème où pourra si bien s’escrimer  notre  poésie  française,  cette  poésie  non  seulement  agrémentée,  mais  pour,  ainsi dire  refaite  à  neuf  par  nos  Ronsard,  Baïf  et  du  Bellay :  ils  font  tellement  progresser  notre langue  que  bientôt,  j’ose  l’espérer,  nous  n’aurons  rien  à  envier  aux  Grecs  ni  aux  Latins, hormis le droit d’aînesse.

Certes, je ferais grand tort à notre rime (j’use volontiers de ce mot qui me plaît, car bien que plusieurs l’aient rendue purement mécanique, j’en vois toutefois assez d’autres capables de l’anoblir et de lui rendre son premier lustre). Je lui ferais, dis-je, grand tort en lui ravissant ces jolis contes du roi Clavis, dans lesquels s’égaiera si plaisamment, si aisément, la verve de notre Ronsard, dans sa Franciade. Je saisis sa portée, je connais son esprit fin et je sais la grâce de l’homme. Il fera son affaire de l’oriflamme, aussi bien que les Romains le faisaient de leurs ancilles et de ces « boucliers du ciel en bas jetés », dont parle Virgile. Il tirera de notre  Sainte  Ampoule  un  parti  aussi  bon  que  les  Athéniens  en  tirérent  de  leur  corbeille d’Erisicthone. Il parlera de nos armoiries aussi bien qu’eux de leur olivier, qu’ils prétendent exister encore dans la tour de Minerve. Certes, je serais téméraire de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes.

Mais pour revenir à mon sujet, dont je me suis éloigné je ne sais trop comment, n’est-il pas clair que les tyrans, pour s’affermir, se sont efforcés d’habituer le peuple, non seulement à l’obéissance et à la servitude mais encore à leur dévotion ? Tout ce que j’ai dit jusqu’ici des moyens employés par les tyrans pour asservir n’est exercé que sur le petit peuple ignorant.

J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent l’entrée des palais aux malhabiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien armés. On voit aisément que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archers qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours  (on  aura  peine  à  le  croire  d’abord,  quoique  ce  soit  l’exacte  vérité)  quatre  ou  cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui, comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous les dieux. De là venait  l’accroissement  du  pouvoir  du  Sénat  sous  Jules  César,  l’établissement  de  nouvelles fonctions, l’institution de nouveaux offices, non certes pour réorganiser la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.

Au dire des médecins, bien que rien ne paraisse changé dans notre corps, dès que quelque tumeur se manifeste en un seul endroit, toutes les humeurs se portent vers cette partie véreuse. De même, dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins qui ne peuvent faire ni mal ni bien dans un pays, mais  ceux  qui  sont  possédés  d’une  ambition  ardente  et  d’une  avidité  notable  se  groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux.

Tels sont les grands voleurs et les fameux corsaires ; les uns courent le pays, les autres pourchassent  les  voyageurs ;  les  uns  sont  en  embuscade,  les  autres  au  guet ;  les  uns massacrent, les autres dépouillent, et bien qu’il y ait entre eux des prééminences, que les uns ne soient que des valets et les autres des chefs de bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, sinon du butin principal, du moins de ses restes. On dit que les pirates ciliciens se rassemblèrent  en  un  si  grand  nombre  qu’il  fallut  envoyer  contre  eux  le  grand  Pompée,  et qu’ils attirèrent à leur alliance plusieurs belles et grandes villes dans les havres desquelles, en revenant de leurs courses, ils se mettaient en sûreté, leur donnant en échange une part des pillages qu’elles avaient recélés.

C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux dont il devrait se garder, s’ils valaient quelque chose. Mais on l’a fort bien dit : pour fendre le bois, on se fait des coins du bois même ; tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers. Non que ceux-ci n’en souffrent souvent eux-mêmes ; mais ces misérables abandonnés de Dieu et des hommes se contentent d’endurer le mal et d’en faire, non à celui qui leur en fait, mais bien à ceux qui, comme eux, l’endurent et n’y peuvent mais. Quand je pense à ces gens qui flattent le  tyran  pour  exploiter  sa  tyrannie  et  la  servitude  du  peuple,  je  suis  presque  aussi  souvent ébahi de leur méchanceté qu’apitoyé de leur sottise.

Car à vrai dire, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ? Qu’ils mettent un moment à part leur ambition, qu’ils se dégagent un peu de leur avidité, et puis qu’ils se regardent ; qu’ils se considèrent eux-mêmes : ils verront clairement que ces villageois, ces paysans qu’ils foulent aux pieds et qu’ils traitent comme des forcats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, si  malmenés,  sont  plus  heureux  qu’eux  et  en  quelque  sorte  plus  libres.  Le  laboureur  et l’artisan, pour asservis qu’ils soient, en sont quittes en obéissant ; mais le tyran voit ceux qui l’entourent coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent ses propres désirs. Ce n’est pas le tout de lui obéir, il faut encore lu complaire ; il faut  qu’ils  se  rompent,  se  tourmentent,  se  tuent  à  traiter  ses  affaires,  et  puisqu’ils  ne  se plaisent qu’à son plaisir, qu’ils sacrifient leur goût au sien, qu’ils forcent leur tempérament et dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils soient attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses regards, à ses gestes : que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occupés à épier ses volontés et à deviner ses pensées.

Est-ce là vivre heureux ? Est-ce même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état, je ne dis pas pour tout homme de coeur, mais encore pour celui qui n’a que le simple bon sens, ou même figure d’homme ? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi, n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

Mais ils veulent servir pour amasser des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu’ils ne peuvent même pas dire qu’ils sont à eux-mêmes. Et comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent se rendre possesseurs de biens, oubliant que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout à tous, et de ne rien laisser qu’on puisse dire être à sa personne. Ils voient pourtant que ce sont les biens qui rendent les hommes dépendants de sa cruauté ; qu’il n’y a aucun crime plus digne de mort, selon lui, que l’avantage  d’autrui ;  qu’il  n’aime  que  les  richesses  et  ne  s’attaque  qu’aux  riches ;  ceux-là viennent cependant se présenter à lui comme des moutons devant le boucher, pleins et bien repus comme pour lui faire envie.

Ces favoris devraient moins se souvenir de ceux qui ont gagné beaucoup auprès des tyrans que de ceux qui, s’étant gorgés quelque temps, y ont perdu peu après les biens et la vie. Ils devraient moins songer au grand nombre de ceux qui y ont acquis des richesses qu’au petit nombre de ceux qui les ont conservées. Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes et qu’on rappelle toutes celles dont nous nous souvenons, on verra combien nombreux sont ceux qui, arrivés  par  de  mauvais  moyens  jusqu  à  l’oreille  des  princes,  soit  en  flattant  leurs  mauvais penchants, soit en abusant de leur naïveté, ont fini par être écrasés par ces mêmes princes, qui avaient mis autant de facilité à les élever que d’inconstance à les défendre. Parmi le grand nombre de ceux qui se sont trouvés auprès des mauvais rois, il en est peu ou presque pas qui n’aient  éprouvé  eux-mêmes  la  cruauté  du  tyran,  qu’ils  avaient  auparavant  attisée  contre d’autres.  Souvent  enrichis  à  l’ombre  de  sa  faveur  des  dépouilles  d’autrui,  ils  l’ont  à  la  fin enrichi eux-mêmes de leur propre dépouille.

Et même les gens de bien – il arrive parfois que le tyran les aime, si avancés qu’ils soient dans  sa  bonne  grâce,  si  brillantes  que  soient  en  eux  la  vertu  et  l’intégrité  (qui,  même  aux méchants, inspirent quelque respect lorsqu’on les voit de près) ; ces gens de bien, dis-je, ne sauraient se maintenir auprès du tyran ; il faut qu’ils se ressentent aussi du mal commun et qu’ils éprouvent la tyrannie à leurs dépens. Tel un Sénèque, un Burrhus, un Trazéas : cette trinité de gens de bien dont les deux premiers eurent le malheur de s’approcher d’un tyran qui leur confia le maniement de ses affaires, tous deux chéris de lui, et bien que l’un d’eux l’eût élevé, ayant pour gage de son amitié les soins qu’il avait donnés à son enfance, ces trois-là, dont la mort fut si cruelle, ne sont-ils pas des exemples suffisants du peu de confiance que l’on doit avoir dans la faveur d’un méchant maître ? En vérité, quelle amitié attendre de celui qui a le coeur assez dur pour haïr tout un royaume qui ne fait que lui obéir, et d’un être qui, ne sachant aimer, s’appauvrit lui-même et détruit son propre empire ?

Or si l’on veut dire que Sénèque, Burrhus et Traséas n’ont éprouvé ce malheur que pour avoir été trop gens de bien, qu’on cherche attentivement autour de Néron lui-même : on verra que tous ceux qui furent en grâce auprès de lui et qui s’y maintinrent par leur méchanceté n’eurent pas une fin meilleure. Qui a jamais entendu parler d’un amour aussi effréné, d’une affection aussi opiniâtre, qui a jamais vu d’homme aussi obstinément attaché à une femme que celui-là le fut à Poppée ? Or il l’empoisonna lui-même. Sa mère, Agrippine, pour le placer sur le trône, avait tué son propre mari Claude ; elle avait tout entrepris et tout souffert pour le favoriser.  Et  cependant  son  fils,  son  nourrisson,  celui-là  qu’elle  avait  fait  empereur  de  sa propre main, lui ôta la vie après l’avoir souvent maltraitée. Personne ne nia qu’elle n’eût bien mérité cette punition, si elle avait été infligée par n’importe qui d’autre.

Qui  fut  jamais  plus  facile  à  manier,  plus  simple  et,  pour  mieux  dire,  plus  niais  que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la livra pourtant au bourreau. Les tyrans bêtes restent bêtes au point de ne jamais savoir faire le bien, mais je ne sais comment, à la fin, le peu qu’ils ont d’esprit se réveille en eux pour user de cruauté  même  envers  leurs  proches.  On  connaît  assez  le  mot  de  celui-là  qui,  voyant découverte la gorge de sa femme, de celle qu’il aimait le plus, sans laquelle il semblait qu’il ne pût vivre, lui adressa ce joli compliment : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je l’ordonne.» Voilà pourquoi la plupart des anciens tyrans ont presque tous été tués par leurs favoris : connaissant la nature de la tyrannie, ceux-ci n’étaient guère rassurés sur la volonté du tyran  et  se  défiaient  de  sa  puissance.  C’est  ainsi  que  Domitien  fut  tué  par  Stéphanus, Commode par une de ses maîtresses, Caracalla par le centurion Martial excité par Macrin, et de même presque tous les autres.

Certainement le tyran n’aime jamais, et n’est jamais aimé. L’amitié est un nom sacré, une chose  sainte.  Elle  n’existe  qu’entre  gens  de  bien.  Elle  naît  d’une  mutuelle  estime  et s’entretient moins par  les  bienfaits  que par l’honnêteté. Ce qui rend un ami sûr de l’autre, c’est  la  connaissance  de  son  intégrité.  Il  en  a  pour  garants  son  bon  naturel,  sa  fidélité,  sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice. Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une société. Ils ne s’aiment pas mais se craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices.

Quand bien même cela ne serait pas, il serait difficile de trouver chez un tyran un amour sûr, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant pas de pairs, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié.  Celle-ci  fleurit  dans  l’égalité,  dont  la  marche  est  toujours égale  et  ne  peut  jamais clocher.  Voilà  pourquoi  il  y  a  bien,  comme  on  le  dit,  une  espèce  de  bonne  foi  parmi  les voleurs lors du partage du butin, parce qu’alors ils y sont tous pairs et compagnons. S’ils ne s’aiment  pas,  du  moins  se  craignent-ils.  Ils  ne  veulent  pas  amoindrir  leur  force  en  se désunissant.

Mais  les  favoris  d’un  tyran  ne  peuvent  jamais  compter  sur  lui  parce  qu’ils  lui  ont  eux- mêmes appris qu’il peut tout, qu’aucun droit ni devoir ne l’oblige, qu’il est habitué à n’avoir pour  raison que  sa  volonté,  qu’il  n’a  pas  d’égal  et  qu’il  est  le  maître  de  tous.  N’est-il  pas déplorable que, malgré tant d’exemples éclatants, sachant le danger si présent, personne ne veuille tirer leçon des misères d’autrui et que tant de gens s’approchent encore si volontiers des tyrans ? Qu’il ne s’en trouve pas un pour avoir la prudence et le courage de leur dire, comme le renard de la fable au lion qui faisait le malade : « J’irais volontiers te rendre visite dans  ta  tanière ;  mais  je  vois assez  de  traces  de  bêtes  qui y  entrent ;  quant  à celles  qui  en sortent, je n’en vois aucune. »

Ces misérables voient reluire les trésors du tyran ; ils admirent, tout ébahis, les éclats de sa magnificence ;  alléchés  par  cette  lueur,  ils  s’approchent  sans  s’apercevoir  qu’ils  se  jettent dans une flamme qui ne peut manquer de les dévorer. Ainsi le satyre imprudent de la fable, voyant briller le feu ravi par Prométhée, le trouva si beau qu’il alla le baiser et s’y brûla. Ainsi le  papillon  qui,  espérant  jouir  de  quelque  plaisir,  se  jette  au  feu  parce  qu’il  le  voit  briller, éprouve bientôt, comme dit Lucain, qu’il a aussi le pouvoir de brûler.

Mais supposons encore que ces mignons échappent aux mains de celui qu’ils servent, ils ne se sauvent jamais de celles du roi qui lui succède. S’il est bon, il leur faut alors rendre des comptes et se soumettre à la raison ; s’il est mauvais comme leur ancien maître, il ne peut manquer d’avoir aussi ses favoris qui, d’ordinaire, non contents de prendre leur place, leur arrachent  aussi  le  plus  souvent  leurs  biens  et  leur  vie.  Se  peut-il  donc  qu’il  se  trouve quelqu’un qui, face à un tel péril et avec si peu de garanties, veuille prendre une position si malheureuse et servir avec tant de souffrances un maître aussi dangereux ?

Quelle peine, quel martyre, grand Dieu ! Être occupé nuit et jour à plaire à un homme, et se méfier de lui plus que de tout autre au monde. Avoir toujours l’ œil aux aguets, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour tâter la mine de ses  concurrents,  pour  deviner  le  traître.  Sourire  à  chacun  et  se  méfier  de  tous,  n’avoir  ni ennemi ouvert ni ami assuré, montrer toujours un visage riant quand le coeur est transi ; ne pas pouvoir être joyeux, ni oser être triste !

Il est vraiment plaisant de considérer ce qui leur revient de ce grand tourment, et de voir le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de leur vie misérable : ce n’est pas le tyran que le peuple accuse du mal qu’il souffre, mais bien ceux qui le gouvernent.

Ceux-là, les peuples, les nations,  tous  à  l’envi jusqu’aux paysans, jusqu’aux  laboureurs, connaissent leurs noms, décomptent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille insultes,  mille  jurons.  Toutes  les  prières,  toutes  les  malédictions  sont  contre  eux.  Tous  les malheurs,  toutes  les  pestes,  toutes  les  famines  leur  sont  comptées ;  et  si  l’on  fait  parfois semblant de leur rendre hommage, dans le même temps on les maudit du fond du coeur et on les  tient  plus  en  horreur  que  des  bêtes  sauvages.  Voilà  la  gloire,  voilà  l’honneur  qu’ils recueillent de leurs services auprès des gens qui, s’ils pouvaient avoir chacun un morceau de leur  corps,  ne  s’estimeraient  pas  encore  satisfaits,  ni  même  à  demi  consolés  de  leur souffrance. Même après leur mort, leurs survivants n’ont de cesse que le nom de ces mange- peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres. Même  leurs os sont,  pour  ainsi  dire,  traînés dans la boue par la postérité, comme pour les punir encore aprés leur mort de leur méchante vie.

Apprenons donc ; apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel pour notre honneur ou pour l’amour de la vertu, mieux encore pour ceux du Dieu tout-puissant, fidèle témoin de nos actes et juge de nos fautes. Pour moi, je pense – et ne crois pas me tromper, puisque rien n’est plus contraire à un Dieu bon et libéral que la tyrannie, qu’il réserve là-bas tout exprès, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.

Source : Institut Coppet

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