La démocratie directe en voie de disparition ?

EDITO

Comme je l'écrivais dans un de mes précédents articles, c'est à l'occasion de grands bouleversements que l'on peut observer la vraie nature des gens, et en l'occurence de nos élites politiques.

On ne compte plus, depuis le référendum sur le Brexit, les interventions des mandataires politiques, appuyées par les médias, pour débiner la démocratie directe, qui est pourtant la forme la plus pure de démocratie.  La plus ancienne aussi, et finalement la seule qui corresponde exactement à la définition.

Le terme démocratie (du grec ancien δημοκρατία / dēmokratía, aujourd'hui souvent interprété comme « souveraineté du peuple », combinaison de δῆμος / dêmos, « peuple » et κράτος / krátos, « pouvoir », ou encore kratein, « commander ») désigne le régime politique dans lequel le peuple a le pouvoir (wikipedia).

Qu'est-ce qui est attaqué aujourd'hui ?

Évidemment pas la démocratie, vous répondront les intéressés.  Oui mais voilà, leur conception de la démocratie s'éloigne toujours plus d'une démocratie réelle, c'est-à-dire le pouvoir pour le peuple de décider de son avenir.

Ne pouvant s'attaquer au concept, au risque de se heurter frontalement à leurs populations, les politiciens ont opté pour une autre tactique, qui consiste à  le vider de son sens, en s'en prenant non pas à la démocratie directe, mais bien aux électeurs.  Le problème étant que ces arguments peuvent être retournés aisément contre toute forme d'expression démocratique, et incidemment, cela montre leur mépris abyssal pour la démocratie en général.  On pourrait l'exprimer autrement en disant que la légère couche de vernis démocratique s'effrite.

L'argumentaire

Il est basé principalement sur deux arguments qui reviennent en finale à un seul : puisque les électeurs ont mal voté (c'est-à-dire dans le sens contraire à leur propre souhait) ils sont forcément soit dans l'erreur, soit indignes de s'exprimer.  Et dans les deux cas il y a lieu de ne plus recourir au référendum, voire de l'interdire.

« Les gens votent sur n’importe quoi mais très rarement sur le sujet du référendum»

C'était l'argument avancé notamment par le président du Parlement européen, Martin Schulz, et qui a été largement repris lors de tous les référendums qui avaient donné lieu à des résultats qui n'étaient pas du goût des dirigeants.

Il postulent que les gens sont soit trop stupides pour répondre à la question, soit qu'ils répondent à une question qu'on ne leur a pas posée.  Quoiqu'il en soit, dans les faits, les électeurs répondent comme il leur plaît, et si on ne veut pas qu'il répondent "mal", il y a lieu en effet d'abroger la démocratie.

D'autre part, lorsqu'un F. Hollande est élu sur un programme social qui prévoit de s'attaquer notamment à la finance, je n'ai pas l'impression que les électeurs savaient en réalité que c'est au code du travail qu'il s'en prendrait, avec un programme dont même la droite n'avait pas osé rêver ?  Là, ça ne gêne personne ?

Argumentum ad personam

A ne pas confondre avec l'attaque ad hominem[1].  On ne compte plus ces jours-ci, dans la presse, des attaques émanant tant d'hommes politiques que de figures en vue et même de journalistes pour fustiger d'une manière totalement inqualifiable les électeurs britanniques qui se sont exprimés sur la sortie de l'UE.

C'est le degré zéro de l'argumentation, qui consiste à attaquer les gens non plus sur leur convictions, mais sur leur statut social, leur âge, ou leur niveau d'études.

Avec forces graphiques et statistiques, on démontre que ce sont les vieux, les personnes les moins éduquées, les milieux défavorisés, les xénophobes et autres militants d'extrême-droite qui se sont exprimés en faveur du Brexit. 

N'a-t-on pas entendu François Fillon, Invité du Grand Rendez-vous d’Europe 1/Le Monde/iTélé ce dimanche 26 juin, déclarer :

La jeunesse européenne est la plus concernée, c’est elle qui devrait être interrogée en premier. J’ai presque envie de dire que les jeunes devraient avoir deux voix dans un référendum sur l’UE.

Et la presse n'était pas en reste, comme l'Obs.

EDITO. Après le Brexit, en finir avec le référendum ?

L’exemple du vote sur le Brexit nous a offert en quelques mois un condensé de perversion démocratique, une extravagante illustration de ce qu’il ne faut pas faire.

Je ne vais pas ici les citer tous, tant la liste serait longue, mais on comprend que la démocratie, nos élites l'adorent tant qu'il s'agit d'être du même avis qu'elles.

Se rendent-ils compte, ces gens-là, que non seulement l'Angleterre restera un partenaire incontournable, mais que par leurs déclarations injurieuses ils risquent de se mettre à dos une bonne part de l'opinion publique britannique, y compris des gens qui n'auraient pas forcément voté pour le Brexit, mais qui simplement respecteraient leurs institutions ?

Conclusion

Je trouve que ces dérives, dans l'indifférence générale, sont extrêmement préoccupantes.  Si aujourd'hui on fustige les partisans du Brexit, demain, pour les mêmes raisons ce seront ceux qui s'opposent aux OGM, aux pesticides ou à la loi travail.  Pour les mêmes bonnes mauvaises raisons.  On peut toujours invoquer la tyrannie de la majorité lorsqu'on a perdu, mais qui a fixé les règles ?  N'auraient-elles pas été respectées ?  La populace, cette plèbe hurlante s'oppose aux grands projets que nous avions pour elle ?  Mais qu'on la fasse taire !  Oui mais voilà, après, il sera difficile de continuer à faire comme si nous étions en démocratie, n'est-ce pas ?

La vérité c'est que le projet de construction européenne est dans l'impasse, il n'a rien apporté des belles promesses qui avaient été faites, et l'on ne peut plus aujourd'hui feindre de croire que ce projet suscite l'adhésion alors qu'au mieux il inspire le plus grand scepticisme, au pire le rejet en bloc.

D'ailleurs il était prévu que le projet de constitution européenne soit approuvé par voie référendaire par tous les États membres.  On a bien vu ce que ça a donné.  Sur seulement quatre référendums qui ont été organisés, deux se sont avérés négatifs, et dans un cas le parlement (France) est passé outre, et dans l'autre (Irlande) on a demandé au peuple de revoter convenablement

Elle sent un peu le sapin, la démocratie européenne.  Peut-être est-il temps que les citoyens y remettent un peu d'ordre, en fait ?

Notes

  • [1] Il convient de faire une distinction entre attaque ad personam (attaques personnelles, sans rapport avec l'objet du débat) et les attaques ad hominem (portant sur l'argumentation, le raisonnement ou le comportement de l'adversaire en relation avec l'objet du débat ; plutôt que directement sur l'objet même du débat).

Dans son opuscule L'art d'avoir toujours raison, le philosophe allemand Arthur Schopenhauer recense cette technique sous le titre d'Ultime stratagème (à la fois dernier recensé et dernier recours) :

 « Si l’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur et que l’on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. Être désobligeant, cela consiste à quitter l’objet de la querelle (puisqu’on a perdu la partie) pour passer à l’adversaire, et à l’attaquer d’une manière ou d’une autre dans ce qu’il est : on pourrait appeler cela argumentum ad personam pour faire la différence avec l’argumentum ad hominem. Ce dernier s’écarte de l’objet purement objectif pour s’attacher à ce que l’adversaire en a dit ou concédé. Mais quand on passe aux attaques personnelles, on délaisse complètement l’objet et on dirige ses attaques sur la personne de l’adversaire. On devient donc vexant, méchant, blessant, grossier. C’est un appel des facultés de l’esprit à celles du corps ou à l’animalité. Cette règle est très appréciée car chacun est capable de l’appliquer, et elle est donc souvent utilisée. La question se pose maintenant de savoir quelle parade peut être utilisée par l’adversaire. Car s’il procède de la même façon, on débouche sur une bagarre, un duel ou un procès en diffamation. »

Source : Wikipedia

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