Une histoire d'insectes: Esope à l'écoute de Trump

AILLEURS

Le discours chanté de la cigale

Rien de tel que l’apprentissage d’une langue au travers de sa poésie. Une part de son génie s ‘y déploie, rythme, images, maîtrise de la forme  et de la rime et parfois,  s’y livre un condensé de l’esprit du temps. La cigale est une espèce, seize variétés, son chant  colore les étés méditerranées  et très tôt, les enfants sont convaincus grâce au fabuliste Esope que son activité musicale a pour corolaire imprévoyance et négligence. Plus tard, certains sauront que la forme adulte ne survit pas une fois l’accouplement accompli. L’organe reproducteur mâle est refoulé aux segments postérieurs de l’abdomen alors que l’appareil musculo-membraneux complexe, dévolu à l’appel de la femelle, enveloppant une caisse de résonnance vide en investit la part la plus importante vers l’avant. Cet insecte offre une illustration magistrale de l’évolution morphologique que fait la nature sous la pression sélective sexuelle. La séduction de la femelle, conduit à une spécialisation poussée d’un organe acoustique, émetteur et receveur, qui finit par coloniser l’essentiel de l’espace de vie et raccourcir la durée de celle-ci. Le chant de la cigale est un véritable langage puisqu’il se module différemment en cas de présence d’un prédateur, d’un rival ou lorsqu’il se destine à une partenaire à charmer.  La forme larvaire des Cicadidae  évolue pendant deux ans sous terre et effectue sa fin de cycle à l’air libre en quelques semaines seulement. Que de préparatifs pour produire du discours. Les légendes décrivent le monde et consolident la manière de le percevoir, contribuant à sa construction avant de venir périr quand il peine à se maintenir dans les conditions qui ont permis son émergence.

Lé légende étasunienne.

Démocratie et liberté, supériorité de son mode de vie, puissance militaire  et économique ont été les arguments de la Légende américaine assénés sur plus d’un siècle à coup d’encensoirs médiatiques et d’assommoirs bombastiques. Toute la planète s’est imprégnée des productions d’Hollywood, de Coca Cola, de jeans et en de très nombreux lieux de napalm ou d’uranium appauvri ou non pour en être persuadée jusqu’à l’écoeurement.  La longue maturation occidentale depuis la première révolution agraire du haut Moyen Age, l’édification d’une urbanité autour de circuits commerciaux à partir d ‘un excédent rural en produits et en hommes d’abord courts, puis de plus en plus hardis continentaux jusqu’à la conquête du continent américain est en train de s’achever. Le système incantatoire a évolué  jusqu’à produire un gazouillis que seules des oreilles de plus en plus rares, non averties, entendent comme un hymne universel célébrant la pax americana.

Un Président caoutchouteux, usiné à l’effigie d’un Ubu peint en orangé, ravale la dissuasion nucléaire au rang  d’une réplique puérile. L’anéantissement de plusieurs millions d’humains, de tout un pays et d’une civilisation est joué sur le mode d’une rivalité entre gamins dans une cour de récréation.

L’Homme à la mèche ne peut mener à bien son projet de politique isolationniste, contraint par la distribution des pouvoirs entre les divers lobbies, celui de la vente de l’armement n’en est pas le moins influent. Il a en revanche affecté une posture de rupture avec ses prédécesseurs sur très peu de points et l’a limitée à la punition de deux partenaires de longue date des USA. C’est ce qu’il a marmonné et gazouillé récemment.

Le chant du cygne pour l’Autorité palestinienne

L’Autorité palestinienne se trouve dans l’impossibilité d’acquiescer ouvertement à la judaïsation de Al Qods. Celle-ci est en réalité entreprise depuis 1967 par la construction de blocs de colonisation qui enserrent la ville sainte  et l’impossibilité pour les Palestiniens de Jérusalem de construire ou d’étendre leur habitation, quand ils ne se la font pas détruire par l’armée d’occupation pour des raisons alléguées de sécurité. Abbas n’a pu que récuser le projet de transfert de l’ambassade étasunienne à Jérusalem. Trump va faire cesser la contribution américaine à l’UNRWA, office de l’ONU spécialisé dans le secours aux réfugiés palestiniens créé en 1949, il répond à un vieux souhait des Likoudniks de Tel Aviv. Le désengagement de l’UNESCO survenu en octobre correspond à l’attente des néoconservateurs d’abolition à terme de l’ONU, Bolton a évoqué cette sortie de l’ONU à toute occasion à l époque de Bush le deuxième. Les réfugiés palestiniens représentent la seule catégorie au monde de réfugiés qui revendiquent depuis 1948 le droit de retourner chez eux, mais victimes d’une connivence internationale qui les en privent, ils reçoivent en compensation de cette injustice une aide consacrée essentiellement à l’enseignement des enfants prisonniers dans des camps inextensibles mais abritant une population croissante.

Trump a menacé également de supprimer l’allocation annuelle de 300 millions d’euros octroyée en salaires à l’Autorité pour la coopération sécuritaire avec l’occupant, le seule chapitre des accords d’Oslo respectée par les deux parties. Les Usa vont donc cesser de payer les collaborateurs de la colonisation pour leur travail de dénonciation et d’arrestation des indigènes rétifs à abandonner leur patrie. Ainsi Oslo va être enterré officiellement et le Fatah pourra se consacrer à sa vocation initiale définie dans les années 60, le combat (y compris militaire) pour la libération nationale. La dissolution de l’AP demandée et espérée par nombre de  Palestiniens est en train d’avoir lieu par le miracle de l’effet Trump. Les contacts récents entrepris par Mahmoud Abbas avec le Hezbollah témoignent du changement d’orientation de sa direction vermoulue et inamovible. L’unité combattante shiite du Sud Liban est désormais considéré par certains pays européens comme partenaire incontournable de lutte et de limitation du terrorisme takfiriste.(1)

La physionomie du Moyen Orient en sera transformée. Netanyahu, maximaliste dans sa volonté de déposséder trop brutalement les autochtones, négligeant la vieille consigne qui fonctionnait si bien des négociations sans fin et des annexions en tâche d’huile, est pris au piège de sa fuite en avant. Satisfaire sa clientèle de colons et les donateurs évangélistes sionistes pour contourner les poursuites judiciaires qu’il encourt pour ses actes de corruption et prévarication avérés selon un scénario désormais classique pour tout Premier ministre du régime de Tel Aviv. Il perpétue donc les qualités mafieuses de ses prédécesseurs comme Ariel Sharon, Ehud Olmert, Ehud Barak….

Une perle du collier

Trump a également annoncé que sera suspendue l’aide au Pakistan. Les 33 milliards dégagés du budget fédéral étasunien ces quinze dernières années ont servi pour leurs 2/3 à la lutte contre la résistance des Talibans qui se replient volontiers et régulièrement dans les zones tribales frontières pour échapper aux bombardements aveugles américains. Le Pakistan, fruit d’une sécession favorisée le Royaume Uni au moment de son départ de l’Inde, a toujours oscillé entre plusieurs obédiences, préoccupé de recueillir une aide diplomatique et militaire contre son voisin dans ses revendications sur le Cachemire. Il a été l’un des premiers pays à reconnaître la Chine communiste en 1949. Mais il a cédé à la facilité des pétrodollars quand les Séoud ont commencé à diffuser leur Pétro-Islam, et a été un levier pour le tournant qui a orienté les pays musulmans vers l’Organisation  de la Conférence Islamique, organe de dissémination du wahhabisme en lieu et place des mouvements d’émancipation nés de la décolonisation.

Le Pakistan a une structure politique semblable à celle de l’Algérie, de l’Egypte et (sic) d’Israël. L’essentiel du pouvoir est aux mains de l’armée, organisée en clans parfois opposés, qui déterminent et détiennent l’économie, servant leurs intérêts propres pas toujours en cohérence avec celui du pays.

Une fois dans l’orbite des Saoud, le Pakistan a largement contribué à la fabrication d’Al Qaïda, formant les moujahiddines et leur acheminant des armes pour évincer l’URSS d’Afghanistan. La récompense de cet activisme pro-étasunien aurait dû être l’attribution d’une partie au moins du territoire afghan, et non obtenue, ce fut le motif d’un grief jamais résolu.

Le général Pervez Musharraf,  parvenu au pouvoir grâce à son coup d’Etat en 1999, a dû obtempérer aux injonctions de Bush junior après 2001. Islamabad a abandonné alors son aide au régime afghan et apporté un soutien logistique à l'intervention de la coalition internationale menée par les Etats-Unis, revirement radical et contraint. L’aviation américaine bombardait régulièrement les régions limitrophes, empiétant sur la souveraineté pakistanaise. Un fort mécontentement populaire a fini par chasser Musharraf, pour inféodation aux Usa, corruption et durcissement d’un régime de plus en plus militarisé. Il a restitué une démocratie selon l’acception occidentale, à savoir un système qui organise des élections, et comme ailleurs dans le monde plus ou moins frauduleuses, et installe au pouvoir un exécutif corrompu(2). La question de l’alliance inconditionnelle avec les Usa était depuis longtemps posée quand l’administration Obama a pointé comme problème prioritaire celui de l’AfPak, néologisme où étaient amalgamés Afghanistan et Pakistan. Elle l’a été plus encore après l’assassinat extrajudiciaire de Ben Laden (3) à Abbotabbad par une unité de la Navy Seals en 2011. (4) La réaction d’Islamabad au gazouillis, organe diplomatique développé de manière démesuré par Trump, qui proclame le découplage Usa et donc OTAN et Pakistan a été immédiat. Un million et demi d’Afghans vont être expulsés (5) et soit retourneront dans leur pays, alimentant les réseaux actifs de la résistance soit tenteront de rejoindre les réfugiés qui tentent de gagner l’Europe, translatant un problème étasunien créé par eux vers les pays de l’Union européenne. Islamabad ne fait là qu’accentuer et officialiser un mouvement largement amorcé, en 2016, 600 000 Afghans furent déjà expulsés (6).

La fourmilière, organisme construit par des millions d’individus..

La fable conte donc l’activité incessante de transport de réserves alimentaires pour l’opposer à l’incurie supposée de la cigale qui ne peut se nourrir en réalité que de sève fraîchement pompée impossible à engranger. Apparus il y a plus de cent millions d’années, les fourmis ont une organisation sociale très poussée avec une division du travail sophistiquée, capable de résoudre des tâches complexes. Elle privilégie la survie d’immenses colonies de plusieurs milliers voire de millions d’éléments à celle des individus. La fonction reproductrice est réservée à une caste très réduite voire à un seul élément déterminé dès l’étape larvaire,  ainsi la communication par émission de molécules se résume à aux nécessités de la collaboration entre ouvrières et se passe des beautés des chants nuptiaux. Tout se passe sans bruit.

La construction du port de Gwadar en eaux profondes au large du Pakistan a été entreprise dès 2002 au terme d’un accord avec Pékin. Opérationnel dès 2007, il n’a commencé à recevoir son premier cargo commercial qu’en 2009. La temporisation des Chinois à développer une base navale et militaire en ce point stratégique de la mer d’Oman, ce pourquoi à l’évidence Gwadar était destiné, a fait douter les stratèges occidentaux de la réalité des ambitions chinoises si près des plaques tournantes des hydrocarbures de Dubaï et du Qatar.  Il a été invoqué l’instabilité de la province du Baloutchistan, région très pauvre et secouée parfois de tentations terroristes et séparatistes pour expliquer l’apparent abandon d’une des ‘perles du collier’ que souhaiterait confectionner la Chine pour sécuriser son approvisionnement en ressources énergétiques fossiles. Il a été fait mention aussi du coût excessif d’une telle base car les infrastructures étaient inexistantes en amont. Cette lenteur traduit en réalité le peu d’empressement du PCC à affronter frontalement les Usa, appliquant là l’un des principes de l’Art de la guerre enseigné par Lao Tseu, n’engager que les batailles gagnées à coup sûr en employant si possible la force de l’adversaire. L’application de la ‘doctrine’ d’Obama qui consistait à déplacer l’axe stratégique nettement en Extrême Asie avait inclus l’accord sur le nucléaire iranien, dans le but de détacher Téhéran des BRICS(7) et un déploiement plus résolu des éléments de sa flotte dissuasive en mer de Chine. L’état des porte-avions étasuniens, souvent entreposés pour ‘entretien’, ainsi que la vigilance efficace des sous-marins chinois ont conduit la révision de l’ambition de la domination des mers dans cette région. La République islamique d’Iran n’a d’autre choix que de poursuivre malgré les valses hésitations de la Russie et de la Chine son arrimage aux BRICS. Les difficultés de procédures qui ont duré plusieurs années pour délivrer les S300 russes prépayés en font foi. Plus de 100 milliards d’avoirs iraniens sont gelés dans les banques étasuniennes et les sanctions continuent d’alimenter une inflation que les prix du pétrole en baisse ont favorisée et dont la remontée récente grâce aux efforts russes et séoudiens permet de conjurer. A plus de 12 points en avril 2017, elle redescend à 6 ou 9 en ce moment, rendant incompréhensible le déclenchement des protestations sociales en ce moment précisément alors que se dessine une éclaircie.

Les Usa peuvent bien renoncer à financer les frappes contre les groupes fondamentalistes au Pakistan, la Chine a investi pour 46 milliards de dollars dès 2015 dans un projet de corridor sino-pakistanais débouchant sur le port de Gwadar, dépassant de loin le pécule accordé par les Usa et dépensé dans une guerre abhorrée par la population qui tue des innocents par milliers depuis 2001. La construction d’une économie asiatique intégrée résulte de la mise en œuvre d’une vision à long terme, une fois les tous atouts réunis. Parmi eux, concourent à la fois le fait que la Chine est devenu le premier importateur mondial de pétrole (10), qu’il est devenu le premier client de l’Arabie aux mains des Saoud, que les Usa se sont lancés dans le financement gratuit d’exploitation de gaz non conventionnels et ainsi se sont affranchis relativement des hydrocarbures du Moyen Orient.

La lente maturation du pétro-yuan, adossé à une convertibilité de la monnaie chinoise en or va se concrétiser, elle a pris le temps d’ une sortie douce du circuit de l’achat des Bons de Trésor étasunien pour soutenir les exportations chinoises. Réduire l’acquisition de la Dette étasunienne sans créer d’à coup brutal pour l’économie mondiale vaut diminution de la part chinoise car une émission continue surtout absorbée par la Fed. Ce virage imposé par le délire des actifs financiers surévalués qui va aboutir inéluctablement à un nouvel effondrement boursier a orienté la production vers la consommation intérieure. L’ouvrier chinois n’est plus la petite fourmi productrice, il est de mieux en mieux payé et va devenir consommateur. La Chine a pris la mesure des sanctions infligées à l’Iran et le Vatican car le système SWIFT par lequel circulent tous les ordres de paiement interbancaire est aux mains des USA quoique basé en Belgique. La Chine s’est prémunie de ce risque en créant en 2015 son propre système CIPS par lequel passent les ordres libellés en yuan.(11) C’est ainsi que le Venezuela vend son pétrole à la Chine en yuan en transitant par CIPS.(12) depuis septembre 2017. Une telle architecture a été complétée par une accumulation lente et minutieuse d’achat d’or physique depuis les débuts des années 2000, en manifestant une indifférence superbe au fluctuations boursières de l’or précieux, dont tout un chacun sait et devrait savoir qu’il est manipulé à Londres et New York.

Le tout est conduit sans déclaration intempestive selon une progression calculée, continue et dénuée de secousse. Le Pétro-islam s’effondrera sans tintamarre maintenant que Daesh n’est plus en service au Moyen Orient et n’a pu être recyclé en Iran, de même que le pétrodollar va s’effacer comme monnaie d’échange, de réserve et d’endettement des pays pauvres dès que l’offre chinoise à l’Aramco sera jugée suffisamment alléchante pour  Mohamed Ben Salmane et ses appétits de pouvoir et d’argent disproportionnés avec sa stature de sale gosse pourri par un père gâteux.

L’année 2018 ou peut-être seulement les suivantes, mais très proches, verra se concrétiser le changement de pivot de l’hégémonie économique et politique de l’Asie. Que sont donc une poignée d’années au regard de la longue rumination des guerres de l’opium perpétrées contre la Chine au 19ème siècle, maintenant qu’une véritable épidémie de morts par surdose d’opioïdes frappe de plein fouet la classe moyenne blanche étasunienne? (13)

Il viendra le moment où la richesse ne se créera pas en laissant filer des algorithmes sur un marché spéculatif et où sera abolie l’activité qui consiste à vendre 23 fois la même cargaison de pétrole par des acteurs qui n’interviennent sur le marché sans aucune intention d’acquérir le pétrole physique comme ce qui se pratique à Londres ou à New York.

Dans l’acronyme Brics, il y a le I de l’Inde et le Moyen Orient se réjouit aussi de l’annulation du marché des ventes d’armes d’Israël (14) à New Delhi.

La recomposition des alliances en Asie, le moindre intérêt des Usa pour le Moyen Orient va aider au dénouement de l’une des crises les plus douloureuses du vingtième siècle, le problème de la Palestine,  qui a transformé Yahvé en agent immobilier et notaire d’une terre au bénéfice d’héritiers d’une généalogie qui relie à la terre cananéenne des convertis de tribus turques au judaïsme en Ciscaucasie au 9ème siècle.

Badia Benjelloun
8 janvier 2018

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