La renégociation de l’ALÉNA côté Mexique

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Lors de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain, le 1er janvier 1994, le président Carlos Salinas de Gortari arbore ce traité comme un projet porteur d’un immense espoir pour le peuple mexicain : l’ALÉNA conclu avec les deux voisins industrialisés du Nord va sortir le Mexique du sous-développement et le faire passer du Tiers-Monde au «premier monde». 

C’est le contraire qui s’est produit. La dépendance du Mexique envers les États-Unis s’est aggravée. C’est le développement du sous-développement, dans un climat de corruption, d’impunité et de violence inouï. En 2017, il y a plus de pauvres au Mexique – 53 % de la population – qu’en 1994. Les riches sont plus riches et les pauvres, plus pauvres. L’accord a facilité la délocalisation d’entreprises états-uniennes et canadiennes vers le Mexique, ce qui crée des emplois – à salaires de misère – et satisfait les élites.

Mais l’Oncle Sam, lui, n’est pas satisfait. Il exige la renégociation de l’ALÉNA à l’avantage des États-Unis. Il brandit une longue liste de revendications. Alors que le gouvernement Trudeau aligne une série d’exigences très fermes, le gouvernement de Peña Nieto se présente à la table de négociation comme un agneau apeuré. Aucune demande spécifique. Comme si l’oligarchie mexicaine estimait que tout va pour le mieux avec l’accord actuel.

De l’autosuffisance alimentaire à la dépendance

Le Mexique, c’est le pays des Aztèques, cette brillante civilisation, qui a domestiqué les denrées aujourd’hui les plus utilisées dans les cuisines du monde : le maïs, la tomate, le haricot et le cacao. Avant l’ALÉNA, le Mexique jouissait d’une autosuffisance certaine en aliments de base.

Mais en signant l’ALÉNA, les dirigeants mexicains ont ouvert leur marché agroalimentaire aux produits états-uniens lourdement subventionnés : quelques 10 milliards de dollars annuellement. Le cas du maïs s’avère particulièrement scandaleux. La tortilla – galette de farine de maïs – est le pain quotidien des Mexicains. Selon les termes de l’accord, le maïs aurait pu, en tant que « culture sensible », être protégé. Au lieu de cela, la suppression des tarifs douaniers a ouvert toute grande la porte au maïs états-unien. La céréale la plus subventionnée aux États-Unis est vendue au Mexique à des prix de dumping. Ruinés par cette concurrence déloyale, cinq millions de paysans ont dû quitter la campagne pour aller s’entasser dans les bidonvilles et les maquiladoras, ou s’exiler aux États-Unis.

À l’inverse, les grands propriétaires terriens qui pratiquent l’agriculture industrielle à grande échelle se sont enrichis, convertissant le pays « en puissance agroalimentaire mondiale ». Stupéfiant paradoxe ! Le Mexique, qui importe massivement des produits de base comme le maïs, le riz, les haricots, le blé, produits laitiers et huiles végétales, est devenu grand exportateur de produits agroalimentaires : surtout fruits et légumes.

PEMEX dans la moulinette des privatisations

PEMEX, Petroleos Mexicanos : société d’État qui, pendant des décennies, a fait la fierté des Mexicains. Jusqu’à ce que la corruption, la collusion et les ponctions fiscales exorbitantes la rendent financièrement exsangue. Et donc mûre pour la dénationalisation. Ces dernières années, PEMEX comblait jusqu’à 30 % du budget national. Ainsi pressurée, elle a négligé l’investissement dans la recherche et les équipements et s’est retrouvée incapable d’exploiter les nappes de pétrole en eaux profondes.   

Un brin d’histoire. En 1938, le président Lazaro Cardenas, le père du Mexique moderne, nationalise les 17 compagnies étrangères qui exploitent les abondantes ressources pétrolifères du pays, au mépris de la Constitution. En effet, l’article 27 de la Constitution issue de la Revolución (1910-1917) stipulait que, concernant les hydrocarbures « aucune concession ni contrat ne pouvaient être octroyés à des intérêts privés ». Pour payer les 130 millions de dollars d’indemnités exigés par les compagnies, Cardenas fait appel à la population qui, dans un élan patriotique, dépose épargnes et bijoux dans le trésor national.

Pendant cinq décennies, le pétrole a constitué le socle de l’industrialisation du pays, fournissant une énergie bon marché aux petites et moyennes entreprises, en même temps qu’il alimentait les finances publiques moyennant impôts et redevances.  

En 2013, le président Enrique Peña Nieto réussit un impensable coup de force : il dénationalise PEMEX. Un Parlement docile annule les parties de la Constitution interdisant une telle mesure. Cette dénationalisation vient clore l’ère de la Révolution mexicaine, dont PEMEX était l’emblème par excellence.

ExxonMobil, Esso, BP et autres multinationales de l’or noir se sont dardées sur cette proie dégriffée. Le 7 septembre, au lendemain du deuxième cycle de renégociation de l’ALÉNA tenu à Mexico, Shell ouvre sa première station-service en banlieue de la capitale et annonce qu’elle va investir un milliard de dollars dans la distribution de produits pétroliers au Mexique (Agence France-Presse, le 7 septembre 2017).

La privatisation de PEMEX, c’est l’aboutissement de la logique néolibre-échangiste néolibérale. Depuis la signature de l’ALENA, les gouvernements successifs ont procédé à la privatisation tous azimuts des biens et services publics. Plus de 1000 entreprises publiques ont été livrées à des intérêts privés. Tout y passe : le téléphone, l’électricité, le transport ferroviaire, les ports, les aéroports, les mines, les banques et jusqu’à la bière. Cette avalanche de privatisations a alimenté une vague de collusion et de corruption. C’est à qui s’enrichirait le plus et le plus vite.

Connaissez-vous Carlos Slim ? La privatisation des sociétés d’État lui a permis d’accumuler en peu de temps une fortune de 48 milliards de $US. De 2013 à 2016, ce Mexicain d’origine libanaise a figuré en tête du palmarès des multimilliardaires du monde. Récemment, la volatilité des marchés lui a fait perdre deux ou trois rangs.

Sa méthode ? En 1994, il achète à vil prix – 44 millions de dollars – la société d’État Telecomunicaciones de Mexico. Telmex qui demeure un quasi monopole, vaut aujourd’hui 2,5 milliards de dollars. Le service s’avère si mauvais et le monopole si dominant qu’il a coûté aux mexicains 13 milliard de dollars de trop, selon l’OCDE. Carlos Slim a bâti un empire en se servant au bar des sociétés d’État vendues à prix d’aubaine.

Au pays des maquiladoras

Ce que Donald Trump reproche par-dessus tout à l’ALENA, c’est d’avoir entraîné les États-Unis dans un déficit commercial avec le Mexique. En effet, de 1994 à 2016, la balance commerciale entre les deux pays est passée d’un surplus de 1,3 milliards de dollars en faveur des États-Unis à un déficit de 64 milliards.

L’industrie automobile contribue pour 86 % à ce déficit, soit 55 milliards de dollars. Pour être exportée aux États-Unis sans frais de douanes, une automobile fabriquée au Mexique doit contenir 62,5 % de pièces états-uniennes en valeur monétaire. Trump veut élever cette proportion à 70 % et même 80 %.  Une grande partie de cette industrie se trouve dans les zones franches d’exportation appelées maquiladoras.

Les maquiladoras sont des zones industrielles, situées au nord du Mexique, le long de la frontière avec les États-Unis. Destinées exclusivement à l’installation d’usines d’assemblage étrangères, ces zones bien délimitées, parfois clôturées, jouissent d’un régime particulier d’exonération fiscale, sociale et environnementale. Les dites firmes bénéficient d’une main d’œuvre bon marché, non syndiquée à 98%. Ce sont surtout des filiales de multinationales états-uniennes, qui exportent la plus grande partie de leur production aux États-Unis.

Ce système d’exploitation existait bien avant la signature de l’ALENA, mais l’accord a établi un cadre juridique et commercial qui en favorise l’expansion.

Pour les élites économiques et politiques, cette pratique constitue une solution de facilité concernant la création d’emplois. Elles ont démissionné face au défi d’un véritable développement fondé sur une politique d’industrialisation. Le système des maquiladoras désarticule l’industrie nationale, la réduisant potentiellement à un rôle de sous-traitance.

Qu’en disent les syndicalistes canadiens ? Le président d’UNIFOR[1], Jerry Dias, estime qu’on ne peut avoir un accord commercial équitable avec un pays au salaire minimum établi à 90 cents l’heure. Tant la partie états-unienne que la canadienne plaident pour un rehaussement à 4,50 $ l’heure. Ce que les élites mexicaines refusent absolument. Comme le Guépard du célèbre roman de l’aristocrate italien di Lampedusa, elles sont «prêtes à tout changer pour que rien ne change». Lire : prêtes à toutes les compromissions pour conserver leurs privilèges.  

Le pacte du silence

Un premier cycle de renégociation de l’ALENA a eu lieu à Washington, du 16 au 21 août. Un deuxième à Mexico, du 1er au 5 septembre. Le troisième cycle vient de s’ouvrir à Ottawa, ce 23 septembre. Que sait-on de l’avancée de ces négociations ? Rien. Nous avons appris, le 24 août, que los tres amigos ont signé un pacte de confidentialité, par lequel ils s’obligent à garder secret le contenu de leurs discussions pendant quatre ans après l’entrée en vigueur du nouvel ALENA. Comme quoi, malgré les promesses de transparences, les politiciens libre-échangistes ne disent pas ce qu’ils font et ne font pas ce qu’ils disent.

jacquesbgelinas.com

Source : L'Aut'Journal (2017/09/29) | Par Jacques B. Gélinas

Notes

[1] UNIFOR, le plus grand syndicat du secteur privé au Canada, regroupe 300 000 travailleuses et travailleurs oeuvrant dans l’industrie automobile, la foresterie, la pêche et les médias.

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