La droite accélère le tempo du coup d’Etat

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Oscar Perez, on instagram (oscarperezgv)

Le nouveau héros de l’opposition vénézuélienne : le « supercop » Oscar Perez, auteur de deux attentats menés depuis un hélicoptère, contre le Ministère de l’Intérieur et le Tribunal Suprême de Justice, appelant les forces armées au coup d’État contre le « totalitarisme bolivarien ». Ci-dessous : posant pour la postérité.

La droite accélère le temps, resserre chacune des variables, tente de briser la corrélation de forces, veut le coup d’État. Elle l’a annoncé : elle a les mois de juin et de juillet pour atteindre son objectif. Elle a expliqué que, sur base de l’article 350 de la Constitution, elle refusera de reconnaître le gouvernement, l’élection d’une Assemblée Constituante et organisera une riposte violente pour empêcher la population d’exercer son droit au suffrage le 30 juillet.

Ce discours s’est traduit par l’intensification du conflit entre pouvoirs d’État à travers les actions de la Procureure générale de la République et de l’Assemblée Nationale (opposés au gouvernement bolivarien), les tentatives de déclaration contre le Venezuela sans guère de succès de l’Organisation des États Américains (OEA, organisme historiquement pro-Washington), la pression des grands médias (majoritairement opposés au gouvernement, tant au Venezuela qu’à l’étranger) (1), la terreur de rue (qui reprend certaines techniques de l’État Islamique) et les attaques contre les corps de sécurité de l’État, en particulier contre les Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB).

Ce scénario violent a connu de nouveaux développements ces dernières semaines. Il est caractérisé par l’attaque systématique à la base militaire de La Carlota à Caracas, dans le but de démoraliser et de diviser les forces armées, la présence de quelques foyers de violence à proximité du Palais présidentiel de de Miraflores et la réapparition d’une violence destructrice contre des ministères, institutions publiques ou sièges du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV, chaviste) mais aussi des commerces privés, comme cela s’est produit au début de la semaine à Maracay où ont été détruits 40 établissements publics ou privés. Un schéma similaire à celui utilisé dans plus de dix localités du pays dans les semaines antérieures.

Le nouveau point d’inflexion s’est produit ce mardi : l’attaque – depuis un hélicoptère volé dans la base aérienne de La Carlota – du Ministère de l’Intérieur avec quinze tirs, et du Tribunal Suprême de Justice avec quatre grenades d’origine colombienne et de fabrication israélienne – l’une d’elles n’a pas explosé. A seulement quelques pâtés de Miraflores, dans le centre politique du Venezuela.

Ce fait a eu un impact symbolique tant dans les files de la droite qu’au sein du chavisme : dans le premier cas, accompagné de rumeurs répandues sur tous les réseaux sociaux il a généré la sensation de l’imminence de l’objectif final et d’un pouvoir propre – finalement « les forces armées bolivariennes ont entendu l’appel au coup d’État ». Dans le cas du chavisme l’impact est venu de la frontalité de cette action et a confirmé, si besoin en était, la réalité d’une tentative de coup d’État en cours, qui vit ses heures décisives.

La droite possède une force suffisante pour imposer la terreur à des localités pendant plusieurs jours, attaquer des casernes et des commissariats, déclencher une haine politique et de classe qui a fait du lynchage de chavistes une pratique récurrente, maintenir des mobilisations presque quotidiennes avec un nombre relativement stable, générer des situations qui peuvent se transformer en destructions et pillages presque-généraux, mener des incursions à travers des bandes de délinquants dans les quartiers populaires pour y monter des barricades, attaquer avec des grenades des institutions de l’État, faire plier certains cadres du chavisme comme la Procureure Générale de la République pour la faire passer de son côté, assassiner des personnes et arriver à faire croire à une partie de la population qu’elles ont été tuées par le gouvernement[1].

Elle peut tout cela et dans les jours prochains nous verrons, ce dont elle est capable en plus de tout cela. Il lui manque cependant deux éléments nécessaires au succès d’un coup d’État : des quartiers populaires mobilisés derrière ses appels, et une fracture des forces armées. Le défi central sur lequel elle travaille avec le plus de force aujourd’hui est d’obtenir cette fracture tant dans les forces armées que dans d’autres secteurs du gouvernement. Elle en a besoin pour surmonter le match nul qu’on vit depuis des mois. C’est pour cela qu’elle augmente le niveau de violence, qu’elle focalise les attaques contre les corps de sécurité, assassine des policiers et des gardes nationaux, et use de la terreur comme méthode de contrôle social[2].

L’appui états-unien est déjà en marche à travers la pression internationale (OEA, médias..) et le financement de la droite, soit directement aux partis soit indirectement à travers des ONGs qui canalisent cet argent pour soutenir les pressions violentes dans la rue et l’entraînement de cellules paramilitaires. L’intervention existe déjà, sous les cordes. Prendra-t-elle une autre forme ?

La droite accélère le tempo mais, en même temps, ne peut cacher son désespoir. Elle détruit, tue, réussit des « coups » sans atteindre l’objectif final. Elle accède a des objectifs intermédiaires tels que soumettre des localités entières a la violence, déconstruire des liens sociaux, légitimer la persécution – qu’elle a planifié dans son projet si elle redevient gouvernement – contre le chavisme à tous les niveaux. Au cours des mois le pays change, assimile de manière invisible les coups, la haine, la peur, la méfiance, éléments à la « colombienne » dont la droite a besoin pour tenter son plan de remise à zéro violente du pays[2].

Il est enfin nécessaire de souligner l’autre facteur, omniprésent et invisible, qui imprègne les préoccupations quotidiennes, les possibilités de résistance ou de rupture : l’économie. Ces dernières semaines, la situation a empiré avec la hausse des prix, du dollar illégal – qui est celui qui fixe les prix -, le retour en rayon de la plupart des aliments mais à un prix très élevé, la difficulté persistance d’accéder à des produits vitaux comme les médicaments. Cette attaque n’a rien du hasard, elle fait partie de la pression pour asphyxier, pour priver la population de toute issue de secours.

La réalité populaire vénézuélienne reflue sur certaines lignes qu’elle avait conquises. Cela génère des conditions propices au plan de pillages et de dépolitisation impulsé par la droite. Renverser cette tendance est le défi que n’arrive pas a résoudre la direction du chavisme. C’est là son nœud le plus critique, le débat non résolu.

Nous vivons des jours et des semaines définitives. Ce qui s’est passé cette semaine sont des étapes de l’escalade de la violence de l’opposition, d’actions armées dirigées par des paramilitaires, des groupes de délinquants associés aux dirigeants de la droite, des zones obscures des forces de sécurité[3]. Il y aura de plus en plus de morts, car tel est le plan de de la droite : un « maintenant ou jamais » qui veut pousser une société à un désastre fait de violences psychique et physique. L’opposition va mettre toute la pression pour ouvrir enfin les portes de la revanche historique dont rêvent depuis si longtemps les classes dominantes vénézuéliennes, latino-américaines et états-uniennes.

Le Venezuela vit son heure critique. Chaque jour compte.

Article Original par Marco Teruggi (Notas)

Traduction : Thierry Deronne

NdT :

  • [1] Rappelons que les titres des médias français ne sont pas le fruit d’enquêtes ou d’informations directes du terrain mais la reprise de ce que disent les médias d’opposition vénézuéliens (majoritaires en radio, télévision, presse écrite et réseaux sociaux) ou états-uniens.
  • [2] Les guarimbas (barrages violents des voies de circulation organisés par des commandos de la droite) incarnent le retour au moyen âge du paramilitarisme colombien : les conducteurs ne peuvent passer que moyennant un péage aux auteurs du barrage.
  • [3] Dont on a un exemple dans la figure du « chavisme critique » Miguel Rodriguez Torres, militaire et ex-ministre de l’Intérieur, qui vient de reconnaître publiquement ses liens avec la CIA.

Comments

Ce tronchu de la "démocratie" fait vraiment envie...

Ça rappelle un peu le bombardement de la Moneda lors du coup de Pinochet, mais en un peu plus cheap, et nettement moins réussi.
 

Oui! Effectivement, je n'y avais pas songé... comme quoi on ne refait pas l'histoire. Il ne manqué plus que quelques Chicago boys, "El ladrillo" et la farandole sera complete...

Néanmoins, j'espère que ce n'est juste pas une simple répétition. D'après le programme de l'opposition, ils ont encore 2 mois pour agir.

C'est intéressant de voir ce qu'on en dit dans nos "grands" médias: visiblement cela en prend quelques uns de court, car si d'aucuns y voient une réaction justifiée par la "violente répression" de Maduro et applaudissent les militaires qui se révoltent, d'autres ont du mal à intégrer cette attaque dans leurs récits bienveillants sur les manifestations pacifiques et se demandent donc si ce n'est pas une mise en scène par le "régime".

C'est amusant de voir en effet comment les médias dominants relatent ce qui n'est rien d'autre qu'une attaque terroriste, une tentative de putsch.

Policier et acteur: l'homme à l'hélicoptère qui interpelle le Venezuela.

A oué, il « interpelle » ?  Tiens, qu'en diraient les mêmes médias si un afficionados de l'extrême droite, policier de son état (ça arrive), et pilote, dérobait un hélico à Villacoublay pour aller bombarder et mitrailler le Conseil Constitutionnel et Matignon ?

Son histoire est digne d'un film : au Venezuela Oscar Pérez, policier et acteur de 36 ans, vient d'appeler le président Nicolas Maduro à la démission après avoir survolé Caracas en hélicoptère, lançant, selon le gouvernement, des grenades sur la Cour suprême.

Escorté par quatre hommes masqués et armés, M. Pérez est le seul à apparaître le visage découvert, dans une série de cinq vidéos diffusées mardi soir sur Instagram.

Il y affirme faire partie d'«une coalition entre fonctionnaires militaires, policiers et civils (...) contre ce gouvernement transitoire et criminel». Et demande aux Vénézuéliens «de nous accompagner dans ce combat et de sortir dans la rue», dans ce pays secoué depuis bientôt trois mois par des manifestations hostiles au chef de l'Etat et ayant fait 76 morts. (...)

Tout à l'avenant, vous n'y lirez aucune réprobation, rien à redire...

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