Quand la Voix du Nord fait du NordPresse

ACTU

Mais en moins drôle, forcément, parce quand vous lisez Nordpresse, vous savez que c'est un gag.  Quand vous lisez la Voix du Nord (groupe Rossel), c'est déjà nettement moins sûr.  Ces petits filous prenant un malin plaisir à distiller savamment quelques informations factuelles au milieu des tombereaux d'inepties qu'ils déversent quotidiennement.

Bon, alors pour faire court, disons que la Voix du Nord, c'est un peu comme SudPresse en Belgique, d'ailleurs c'est édité par le même groupe.  Ils ont du juger que le Sud de la Belgique comme le Nord de la France (peuplé d'alcooliques analphabètes, comme chacun sait) ne méritaient pas d'avoir une presse digne de ce nom alors ils y publient ça.  De la presse de caniveau.

Et que trouve-t-on dans le caniveau ?  Des rats.  Monstrueux, affamés, qui attaquent en meute et n'hésitent pas à dévorer vivante une pauvre gamine hémiplégique.  Et cette pauvrette qui ne pense même pas à hurler pour rameuter le ban et l'arrière-ban !  Ceci dit, si on vous dévorait une terminaison nerveuse comme le bout d'un doigt, par exemple, vous n'auriez pas besoin de réfléchir longtemps et vous pousseriez bien vite de cris de goret à faire tomber les carreaux dans un rayon de cinquante mètres.

Cet article d'anthologie, signé Vincent Depecker dans l'édition en ligne du 7 septembre a ensuite été repris par l'AFP, puis par tous les canards du pays et jusqu'en Belgique, sans la moindre vérification, sans se poser la moindre question.

Alors c'est moi qui m'y colle.  Je le fais pour deux raisons.  Tout d'abord parce que les rats ne méritent pas le mauvais procès qu'on leur fait en les présentant comme des cannibales alors que ce sont des rongeurs pacifiques qui vivent sur nos déchets, et ensuite parce que cet article me laisse pensif : est-il dû à la crédulité et à l'absence totale de professionnalisme du journaliste ou s'agit-il d'une manière de voir jusqu'à quel point on peut publier absolument n'importe quoi sans que personne n'y trouve rien à redire ?  Quoi qu'il en soit, cet article est un cas d'école, et à ce titre, il mérite qu'on se penche dessus, ne serait-ce que pour comprendre ce qui ne devrait jamais, en aucune circonstance, arriver à passer la barre de l'imprimatur dans une rédaction.

Les « faits » tels que relatés dans l'article

Apparemment, l'article est essentiellement basé sur une entrevue vidéo du père de la jeune fille, hémiplégique.  Je vous en livre ici une transcription et vous encourage à regarder par vous-même la vidéo pour vous faire une idée du témoignage.

Ben, moi je me suis... j'étais couché de la veille, le vendredi à une heure et demie du matin, j'ai été voir ma fille, avant d'aller dormir, et ma fille, euh, tout y allait bien.  Je me suis levé vers sept heures et demie... du matin et j'lai découvert, heu, sanglantée (sic), plein de sang dans son lit, quoi.  Ben dans ma tête, j'ai pu imaginer plusieurs scénarios, c'est que, comme c'est une fille handicapée, j'ai cru que c'était une hémorragie interne, célébrale (sic), qui était envisagée ou un cambrioleur qu'aurait pu rentrer aussi... chez moi.  Avant de découvrir que... elle avait des morsures au niveau des doigts, du visage, des oreilles, voilà, quoi.  Avant de découvrir tout ça.

Euh, en première instance, ils ont pensé à une maltraitance... première instance, parce que comme elle avait des hématomes de morsures, pour eux ils étaient pas encore sûrs à 100%.  Et ils ont dit c'était la première fois aux urgences qu'ils voyaient une attaque d'une grande ampleur comme ça, des morsures très impressionnantes et une attaque très violente, sur euh, sur une personne vivante, parce que d'habitude, les rats, ils attaquent simplement, euh, les personnes qui sont décédées, quoi... normalement.

J'ai déposé une plainte contre mon bailleur,  Soliha et la Mairie de Roubaix, parce que ben, on est pas, quand même, à l'abri de... d'autres invasions.  Un rat n'est pas... c'est pas adodin (sic), quoi.  C'est...    Et la responsabilité aussi, faut que le bailleur, euh, ou la ville fasse, euh aussi le nécessaire quo y a des demandes.

À l'heure actuelle, la petite, elle est toujours hospitalisée, euh, elle cicatrise tout doucement, et ça va être très long pour elle, euh, les soins.  Je peux pas dire quand est-ce qu'elle sortira.

Tout y bouge, mais faut qu'ils attendent un drame... pour... bouger, et ça j'trouve ça inadmissible, parce que c'est arrivé sur ma fille, et ça aurait pu arriver à n'importe qui.  J'ai été re-hébergé en urgence, parce que j'peux pu habiter dans la maison, à l'heure actuelle, elle est trop... elle est envahie de rats, de souris, de plein de bestioles qui, euh, qui traînent, et je suis obligé... ils m'ont relogé.

On habite dans une cour privée, normalement, il y a une société qui vient ramasser nos poubelles, mais en réalité ça a pas été fait depuis un mois et demi, ça veut dire y avait plein de déchets devant... devant chez moi, quoi, parce que j'suis la première maison donnant [mot incompréhensible] parking, et ça fait que... ben ça pas été ramassé depuis un mois et demi, quoi.  Je paie bien mes charges, mon loyer est payé en temps et en heure, et ça a pas été fait, heu, tout l..  depuis mi-juillet, ça a pas été fait.

Donc, une jeune fille hémiplégique est attaquée par une meute (sic) de rats féroces qui la grignotent vivante dans son lit médicalisé situé au rez-de-chaussée de la maison, celle-ci n'émet pas la moindre plainte.

Le Samu est envoyé sur les lieux. Deux ambulances sont nécessaires pour soigner les multiples blessures qui recouvrent l’ensemble du corps. On recense des plaies au visage, à la base du cou, aux mains, aux jambes et, dans une moindre mesure, aux oreilles et au nez.

Si elle est hémiplégique, je comprends qu'elle puisse être moins sensible sur la moitié de son corps paralysé, mais l'autre ?  Or les « morsures » recouvrent l'ensemble du corps, de la tête aux jambes en passant par les mains.   Et une morsure de rat, c'est extrêmement douloureux, je peux vous le certifier; ces bestioles ayant des incisives de presque un centimètre, aiguisées comme des lames de rasoir.

Puis on nous parle de « médecine légale »

Des morsures de rats confirmées par la médecine légale

Selon les premiers éléments de l’enquête, confirmés depuis par un médecin légiste, les blessures ont été causées par une «  meute de rats  » qui aurait attaqué l’adolescente durant son sommeil.

Comme nous le verrons plus loin, la question à se poser ici, c'est de savoir si le journaliste a en effet recoupé ses informations auprès du médecin en question, ou si ce sont simplement les déclarations de l'intéressé ?  Pourquoi ne pas nommer le médecin ?  « propos confirmés par le docteur Trucmuche... ».  Vous imaginez sérieusement un docteur en médecine parler de « meute » de rats ?  Les meutes sont propres aux canidés, comme les loups.  Les rats ne vivent pas en meute, mais en petits groupes (parents, rejetons) et surtout, ils ne chassent pas. 

Le rat des villes, appelé aussi rat d'égout, est une variété de muridé, plus précisément de l'espèce Rattus norvegicus.  C'est un petit rongeur opportuniste, à l'intelligence vive qui prolifère partout où l'homme est présent, plus particulièrement en agglomération.  Pourquoi ?  Parce qu'il a compris depuis longtemps que là où il y a des hommes, il y a de la nourriture à profusion.   Ainsi, il vit de nos déchets, jamais bien loin de nous.

Si comme le dit l'intéressé les services municipaux n'ont pas ramassé les poubelles depuis plus d'un mois, ça devait être Byzance pour les rats.  Soit, mais alors pourquoi délaisseraient-ils toute cette bonne nourriture pour aller s'en prendre, dans sa maison, à un être humain alors qu'ils en ont une trouille bleue ?  Les rats savent très bien que l'homme est leur ennemi mortel, et prennent bien soin de nous éviter chaque fois qu'ils le peuvent.  Les rats ne sont pas des prédateurs, et n'attaquent personne sauf dans la circonstance particulière où ils sont eux-mêmes menacés et n'ont pas d'autre issue, telle la fuite.  En pareil cas, ils peuvent être redoutables et n'ont plus peur de rien, pas même d'un homme. 

Dans l'interview, l'intéressé déclare que la première réaction du personnel soignant avait été de penser à de la maltraitance (ben tiens), puis parle « d'hématomes de morsure » ce qui ne correspond à rien.  Si un rat vous mord, vous aurez deux coupures bien nettes là ou sont rentrées les incisives, et ça va saigner abondamment.

Notez que la version du père est sérieusement remise en cause par la mairie, dans un article publié deux jours plus tard par FranceInfo :

Y-a-t-il vraiment des rats dans ce quartier ?

Mais vendredi, dans cette rue d'un quartier populaire de Roubaix mais bien entretenue avec ses maisons en briques rouges, beaucoup de voisins s'interrogeaient sur la présence de rats et les circonstances du drame. «Depuis mai 2011 que je suis ici, je n'ai jamais vu les rats, on voit de temps en temps des souris, mais les rats jamais!», explique Djamel, 55 ans, qui habite une maison mitoyenne bien rangée avec son jardinet. Christophe, 42 ans, habite lui aussi une maison dans l'allée. «Les plantes (des parties communes, ndlr) ne sont pas très bien entretenues, il n'y a pas de local fermé pour les poubelles, il y avait plein de sacs poubelles sur le parking ça  oui, mais par contre je n'ai jamais vu de rats», a-t-il affirmé.

Interrogée par l'AFP, la mairie de Roubaix a souligné qu'aucune dératisation n'avait été demandée aux services municipaux et a remis en cause la véracité du témoignage du père de la jeune fille. «Il est facile d'incriminer la Ville, mais il n'y a aucun problème dans ce quartier. C'est la seule maison touchée par des rats. Il semblerait que le papa élevait des serpents et aucun adulte n'était présent avec la fille durant la nuit», a déclaré un porte-parole de la ville.

Autre petit détail interpellant : le père nous parle d'une maison infestée de rats, de souris, et autres bestioles (sic).  Oui mais voilà, là où il y a des rats, il n'y a pas de souris, les deux espèces ne cohabitent pas, ou plutôt, il y a lieu de penser que là comme ailleurs, les gros bouffent les petits.

 Question au journaliste (et sa réponse)

Si vous lisez attentivement l'article d'origine, vous comprendrez comme moi que sa crédibilité repose entièrement sur le témoignage du médecin, dont on dit :

« Selon les premiers éléments de l’enquête, confirmés depuis par un médecin légiste, les blessures ont été causées par une «  meute de rats  » qui aurait attaqué l’adolescente durant son sommeil. »

Qui laisse entendre que le journaliste a pris sa source directement auprès du médecin « légiste ».  Je lui ai donc posé la question, et j'en conclus qu'il n'a jamais été en contact avec quelque médecin que ce soit, ni l'urgentiste qui a ausculté Samantha, ni un « légiste » qui l'aurait examinée ultérieurement...  Et pour quoi faire d'ailleurs puisqu'il n'y a pas d'autre enquête que «préliminaire» pour «conditions d'hébergement contraires à la dignité humaine».  À se demander si ce « médecin légiste » (quand même nettement plus chic qu'un médecin tout court) n'est pas tout simplement une fable du « témoin », qui aime à se saouler de mots qu'il ne comprend qu'à moitié, tels « première instance » ou « hémorragie célébrale ».  Et quand bien même ces informations lui auraient-elles été données par un policier ou un membre du parquet, la moindre des choses eût été de le préciser.

Échange Twitter

A l'issue de cet échange, il m'a encore envoyé une perle qui illustre, s'il en était besoin, la joyeuse confusion dans laquelle il barbote encore aujourd'hui.

Conclusion

Je ne crois pas une seconde à une attaque de rats venant de la cour, mais plutôt une énième histoire sordide de maltraitance d'enfant.  Et je crois que les services sociaux et les enquêteurs finiront par avoir le fin mot de l'histoire et y mettront un terme.

Mais c'est à chacun de se poser les bonnes questions et de se forger une opinion ensuite.   J'ai essayé, pour ma part, de mettre en évidence les incohérences de la version telle qu'elle était présentée par le journaliste (et le témoin).

L'a-t-il fait en connaissance de cause ?  Je ne le crois pas, il a juste fait preuve d'une légèreté confondante, mais ce qui est vraiment inquiétant, c'est que ceci ait été repris sans broncher tout d'abord par l'AFP puis par tous les journaux de France et de Navarre.

On apprendra peut-être, dans dix jours ou dans dix semaines que le personnage a été inculpé pour traitements inhumains et dégradants, avec la circonstance aggravante qu'il est le père de la victime.  Mais un mea culpa des rédactions qui ont publié cette histoire à faire ruer un cheval de bois, vous risquez de l'attendre longtemps.

Savoureux, de la part d'une presse arbitre des élégances qui se croit autorisée à distribuer des pastilles rouges à la presse alternative au titre qu'elle serait « complotiste » ou « ne vérifierait pas suffisamment ses sources ».

Bienvenue chez les Ch'tis (bonus)

Bon alors, cette petite qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?

Bah elle a été boulottée par des rattes.

Il y a une invasion de rats, dans cette rue ?

Naan, pas des rats d'égout, les chiens !

Mais vous venez de me dire à l'instant qu'elle avait été attaquée par des rats !

Bawai c'est ch'que j'dis, mais pô par des rats  sauvages, quo, par les chiens !

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