Petits crimes de guerre entre amis

ACTU

Oh, presque rien. Seize jeunes manifestants désarmés abattus de sang froid pour s'être approchés « à quelques centaines de mètres » de la frontière israélienne.

Ou plutôt, comme le disent les médias dominés, nous parlerons de la « barrière de sécurité entre Gaza et Israël », puisque la bande de Gaza n'est pas à proprement parler un État. En pratique, c'est plutôt un camp de concentration à ciel ouvert : 360Km2 pour 1.500.000 habitants dont un tiers vit dans des camps de réfugiés, dans des conditions de misère et de dénuement presque total. Ce qui n'empêche nullement certains médias de poser là, l'air de rien, qu'il s'agirait d'une frontière, histoire de bien préparer le lecteur à ce qui va suivre : il s'agit « d'affrontements sanglants » entre Palestiniens et l'armée israélienne.

« Grande marche du retour » : 4 questions sur les affrontements sanglants à Gaza Source : L'Obs

[...] Près de 30.000 manifestants Palestiniens, et notamment des femmes et des enfants, ont convergé le long de la barrière frontalière qui sépare la bande de Gaza d'Israël afin de participer à cette « grande marche du retour », selon les chiffres communiqués par un porte-parole de l'armée israélienne.

[...] Craignant que la mobilisation n'entraîne une tentative de forcer la barrière frontalière, à l'occasion par exemple d'une marche massive avec femmes et enfants, les dirigeants militaires et politiques israéliens avaient prévenu que l'armée n'hésiterait pas à donner l'ordre d'ouvrir le feu à ses tireurs d'élite en cas de tentative d'infiltration sur le territoire israélien.

Un petit nombre de manifestants s'est approché à quelques centaines de mètres de la barrière frontalière ultra-sécurisée, régulièrement théâtre de heurts sanglants entre habitants de l'enclave et soldats. Ces derniers ont répliqué en tirant à balles réelles et en faisant usage de gaz lacrymogènes.

Source : twitter / Alaa MassoudCes derniers ont « répliqué », donc. Répliqué en tuant froidement seize jeunes manifestants désarmés qui étaient à plusieurs centaines de mètres de la barrière, et dont l'un a été abattu d'une balle dans la nuque alors qu'il fuyait ostensiblement la zone, armé... d'un pneu.

Dissection d'une propagande désormais classique

Au premier abord, les médias présentent le fait divers dramatique d'un point de vue qui se veut neutre et objectif, mais le sont-ils vraiment ? Je me propose de vous démontrer que sous les apparences d'un travail journalistique objectif se cache une réalité moins glorieuse : il s'agit de dédouaner par avance — et par tous les moyens — les actions de répression brutale menées par les autorités israéliennes. La presse aux ordres du capital a choisi son camp, ce sera l'extrême droite israélienne, contre les Palestiniens.

Le choix des mots

Le choix des mots est déterminant dans l'interprétation des concepts véhiculés, l'art de manipuler ces idées à travers un discours millimétré s'appelle la propagande. Il ne faut jamais sous-estimer l'impact de la propagande, qui n'est véritablement neutralisée qu'au moment où le lecteur en a saisi les rouages. Voyons ceci à travers quelques exemples tirés de la presse.

Affrontements : non, un affrontement, c'est simplement deux camps qui se font face, on parle de fronts, et lorsqu'on les place l'un en face de l'autre, ils sont « front à front » (affrontement). Un affrontement n'implique nullement l'usage de violence, même si souvent, l'affrontement est suivi de heurts. On devrait donc parler ici de répression extrêmement brutale d'une manifestation. Vous aurez noté que s'il y a bien eu usage de violence (tirs à balles réelles), celle-ci n'est venue que d'un seul côté. On en trouvera bien l'un ou l'autre pince-sans-rire pour objecter que certains manifestants avaient des cocktails molotov ou des lance-pierres, mais ça tombe un peu à plat quand on se souvient que les manifestants n'ont jamais approché la barrière à moins de quelques centaines de mètres. Aucun personnel de l'armée israélienne n'a été directement menacé, les manifestants n'ont eu à aucun moment l'occasion de s'approcher de la clôture.

On peut en déduire qu'en l'absence de menace pour les forces de Tsahal, il ne s'agissait nullement de légitime défense, mais bien d'inspirer la terreur chez les Palestiniens. En français, ça porte aussi un nom, cela s'appelle du terrorisme.

Dans la mesure où la bande de Gaza est un territoire occupé situé dans l'État d'Israël, ces faits s'apparentent à des crimes de guerre, ainsi que le faisait remarquer le Prof. François Dubuisson (ULB - droit international). Étrange qu'à part cette tribune sur RFI, aucun de nos médias mainstream n'ait évoqué ceci ? Personnellement, j'ajouterais qu'il s'agit de crimes de guerres dirigés contre des civils, s'agissant de manifestants non armés.

Réplique : la plupart des médias utilisent ce terme, probablement issu d'une dépêche AFP : 

[...] Un petit nombre d'entre eux s'est approché à quelques centaines de mètres de cette barrière ultra-sécurisée, régulièrement le théâtre de heurts sanglants entre habitants de l'enclave et soldats. Ces derniers ont répliqué en tirant à balles réelles et en faisant usage de gaz lacrymogène.

Sauf qu'on peut difficilement parler de « réplique ». On peut parler de réponse disproportionnée, mais certainement pas de réplique, qui ajoute à une simple « réponse » une connotation de proportionnalité, on reste dans le même mode d'action (ce qui n'est clairement pas le cas en l'espèce).

Régulièrement le théâtre de heurts sanglants entre habitants de l'enclave et soldats : ne parlerait-on pas plutôt d'une zone où les palestiniens se font régulièrement tirer comme des lapins ? Cette formulation donne à penser que deux camps seraient en présence, qui se combattraient. Rien de plus faux, les lapins n'ont pas de fusil.

Mention spéciale à Jade Toussay, du Huffington post qui parvient à nous pondre un article dans lequel elle relate le massacre comme s'il s'agissait d'un fait divers des plus banals : « 16 Palestiniens ont trouvé la mort ». Ils n'ont pas été massacrés, ils n'ont même pas été abattus, non, ils ont trouvé la mort. Et peut-être même qu'ils l'avaient cherchée, aussi ? En effet, un peu plus loin nous apprenons : 

Car si officiellement, la manifestation est organisée par la société civile, le soutien du Hamas a contribué à raviver les tensions. Les autorités israéliennes y voient une « provocation » et ont d'ailleurs prévenu : ils n'hésiteront pas à employer la force, si jamais les manifestants s'approchent trop de la frontière.

La manifestation a dégénéré : Toujours sur RFI, on peut lire, dans le chapo cet article : 

Un rassemblement à l'origine pacifique pour dénoncer le blocus de l'enclave imposé par Israël et pour exiger le droit au retour des réfugiés. La manifestation a dégénéré vendredi : l'armée israélienne a tiré à balles réelles sur la foule, faisant au moins 16 morts et un millier de blessés côté palestinien.

Donc, l'armée israélienne, bien à l'abri derrière sa barrière sécurisée, armée jusqu'aux dents ouvre le feu sur la foule, tuant froidement 16 manifestants pacifiques, en blessant par balle 758 autres, et ce serait la manifestation qui aurait dégénéré ? Méchante manifestation !

Bravo... : Mention très très pas bien à FranceTVInfo qui commet (avec AFP), un article intitulé « Bravo à nos soldats » : Benjamin Netanyahou loue l'armée après la manifestation qui a fait 16 morts à Gaza.

[...] Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a félicité l'armée, samedi 31 mars, pour avoir « protégé les frontières du pays » lors d'une manifestation la veille dans la bande de Gaza où 16 Palestiniens ont été tués aux abords de la frontière. « Bravo à nos soldats », a-t-il écrit dans un communiqué. « Israël agit fermement et avec détermination pour protéger sa souveraineté et la sécurité de ses citoyens », a ajouté le Premier ministre.

On parle d'un massacre de civils innocents ou d'un fait d'arme de la glorieuse armée israélienne qui aurait, dans un acte héroïque, repoussé les hordes de barbares pour protéger la patrie ? Je me demande, moi, comment on aurait accueilli le récit des « héros » qui, au péril de leur vie (pour le coup, un certain nombre de lapins étaient armés), avaient nettoyé le ghetto de Varsovie ? Ou comment on aurait accueilli (plutôt mal, me dit-on) le récit rapporté par les dirigeants soviétiques de la répression du printemps de Prague ? Ou les événements de la place Tiananmen ?

Est-ce que ces médias mesurent exactement qu'il s'agit d'apologie de crimes de guerre, ni plus, ni moins ?

Noyer le poisson : une autre technique intéressante, développée ici de manière rudimentaire, consiste à accoler deux faits distincts, de manière à gommer quelque peu la portée dévastatrice du plus important d'entre-eux.

[...] l'armée israélienne ayant fait usage de balles réelles et de gaz lacrymogènes.

Oui, donc, en gros, ils massacrent des manifestants désarmés... et en plus, ils font usage de gaz lacrymogène... pour les disperser. C'est subtil !

Objectivité des médias (e si non e vero...)

La déontologie du journaliste place avant toute autre considération le respect de la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître. Sur le papier c'est très joli, mais désormais, tous les médias sont aux mains de grands groupes dont on constate qu'ils ont une fâcheuse tendance à imposer leur propre agenda au sein des rédactions. Ainsi, dans ce dossier comme sur tant d'autres, l'homogénéité des points de vue est tellement parfaite qu'on est en droit de se poser quelques questions.

Quel que soit l'article, vous y trouverez toujours les ingrédients que j'ai cités plus haut, le massacre sera présenté comme une conséquence logique des actes hostiles (manifestation, quoi) de la foule palestinienne au sein de laquelle le Hamas — vous avez bien lu — le Hamas se dissimulait. Après tout, les Palestiniens avaient été prévenus, n'est-ce pas ?

On placera dos-à-dos les assassins et leurs victimes, arguant qu'après tout, si les Palestiniens n'avaient pas été manifester le long de la barrière de sécurité, ils ne seraient pas morts, non plus !

Le meilleur moyen de réduire le nombre de blessés et de décès est de ne pas approcher de la barrière : c'est une équation simple. Il n'y aurait pas eu de problème s'ils avaient maintenu leurs positions à une distance sûre de la barrière. Lt Col. Peter Lerner, porte-parole de Tsahal | RFI

D'ici à ce que Tsahal intente un procès civil aux manifestants au titre du traumatisme psychologique infligé à ses pauvres soldats obligés de tirer sur des civils désarmés... On nage en plein surréalisme.

Et même lorsqu'on en vient — inévitablement — à devoir évoquer les réactions du Secrétaire général des Nations-Unies et de la représentante de la diplomatie européenne Federica Mogherini, on ne peut s'empêcher de minimiser les responsabilités des uns, et de charger la barque pour les autres.

Tirs de l'armée israélienne sur des manifestants à Gaza : l'ONU et l'UE demandent une enquête indépendante

Une manifestation vendredi marquant le début d'un mouvement de protestation palestinien sur six semaines a été marqué par des violences avec l'armée israélienne. Plusieurs palestiniens ont été tués, et des centaines ont été blessés.

Et bardaf, c'est l'embardée ! D'emblée on parle de violences avec l'armée israélienne, et non de violences du fait de l'armée israélienne ou d'une brutale répression par l'armée israélienne. Ici comme ailleurs, on donne à penser que les deux camps en présence sont coresponsables des événements.

Le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres appelle également toutes les parties concernées à éviter tout acte qui pourrait conduire à plus de victimes, en particulier les mesures qui pourraient mettre les civils en situation dangereuse dans un communiqué.

Toutes les parties, eh ? Les chasseurs, les lapins, toussa.

Un peu plus tard, la représentante de la diplomatie européenne Federica Mogherini a appelé elle aussi à une enquête indépendante.

L'usage de munitions réelles doit faire l'objet d'une enquête indépendante et transparente.

Ah ben oui, monzieu, indépendante et transparente... Mais par qui ? Le tribunal de La Haye ? Ou tout simplement par l'auditorat militaire israélien ? Parce qu'à vue de nez, les conclusions pourraient varier considérablement selon l'instance d'enquête, il me semble.

Pour mesurer pleinement le parti-pris des médias en faveur du camp du bien, contre les vilains terroristes du Hamas — qui s'en prennent au droit d'existence (sic) d'Israël — il suffit de transposer, par un simple effort d'imagination, la situation en d'autres lieux.

Imaginons que la Russie aurait décidé, au moment du rattachement de la Crimée, de réprimer dans le sang les manifestations des Tatars, en faisant usage de la force, tuant au passage 16 manifestants pacifiques et en blessant 758 autres ? Je pense que la chanson que nous entendrions serait bien différente, de la part de la communauté internationale ! En pareil cas, pensez-vous que la presse, dans un parfait ensemble, userait de mille artifices pour tenter de présenter l'assassin comme étant pratiquement en état de légitime défense ?

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