Khan Cheikhoun - La propagande de guerre bat son plein

EDITO

On pensait en avoir fini avec les accusations plus fantaisistes les unes que les autres, mais décidément il semble bien que ce soit dans les plus vieilles casseroles qu'on fait le meilleur bouillon.

Alors bien sûr, les braves gens, dont un certain nombre boivent encore les paroles des médias en n'imaginant pas un seul instant que ce sont des officines de propagande au service  de l'ordolibéralisme et de son bras armé vont être effarés, voire indignés par mes propos.

Toutefois, si j'en juge par la précipitation avec laquelle les médias et les chancelleries occidentales accusent le « régime » de Damas sans même attendre le résultat d'une enquête qui n'a pas encore débuté; et au vu des précédents en matière de désinformation, d'attentats sous faux drapeaux et d'attaques prétextes, menées en réalité par les rebelles d'al-Cham (ex al-Nusra), je suis très largement perplexe, pour ne pas dire incrédule.   Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

Un peu d'histoire, si vous le voulez bien

Seconde guerre d'Irak (20 mars 2003 – 18 décembre 2011)

Vous souvenez-vous du célèbre discours de Colin Powell, secrétaire d'État américain devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 5 février 2003, agitant sa petite fiole de poudre de perlinpinpin sous les yeux éberlués des autres représentants ?  Vous souvenez-vous des informations totalement bancales présentées comme « sûres et fiables » concernant des camions et des wagons aménagés en véritables usines de production mobiles d'armements biologiques ?  Ces « informations » dont on sait aujourd'hui qu'elles émanaient d'une source unique, au nom de code de « Curveball », et qui avait été « traité » par le BND, les services secrets allemands.  L'intéressé s'est avéré être un affabulateur, mais les conséquences de la guerre pèsent encore aujourd'hui bien lourd dans la décomposition géopolitique au Moyen-Orient.  Plus d'un million de morts, et tout ça pour quoi ?


« Les informations de cet ingénieur concernant l’existence de structures mobiles de production d’armes biologiques ont été corroborées par d’autres sources, notamment par des ingénieurs ou plus récemment par un officier déserteur de l’armée iraquienne, a affirmé le Secrétaire d’État, en illustrant ses propos par la projection de photos de camions et de wagons qui servent d’installations mobiles et de laboratoires de production d’agents biologiques.  L’Iraq dispose au minimum de sept de ces installations mobiles de production d’agents biologiques et environ 18 camions affectés à ces activités ont été identifiés, a-t-il dit, faisant observer par la suite qu’il est difficile pour les inspecteurs de distinguer ces camions des milliers de ceux qui se déplacent chaque jour sur les routes iraquiennes. » SOURCE : CP UN, 05.02.2003

Guerre en Libye (19 mars 2011 - 31 octobre 2011)

En février 2011, dans la foulée des printemps arabes, la contestation gagne la Libye, et principalement l'Est du pays.  Tobrouk, El Beïda, Benghazi.  Dès le 21 février, Le Monde fait état de la « répression sanglante » des manifestations.  Le 22 février, les condamnations internationales pleuvent à l'égard du régime de Mouammar Kadhafi.

Le haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Navi Pillay, a exigé mardi l'ouverture d'une «enquête internationale indépendante» sur les violences en Libye, n'hésitant pas à évoquer la possibilité de «crimes contre l'humanité».

Le ton est donné, et la propagande ira crescendo jusqu'à des histoires abracadabrantes de viagra que le régime aurait distribué massivement à ses troupes pour faire du viol une arme de guerre au service du tyran.  Histoires qui s'avéreront être fausses, après une enquête menée par Amnesty International et Human Rights Watch.  Mais vous l'aurez compris, le temps que ceci soit avéré, le mal était fait.  Ces fariboles, comme les histoires d'armes de destruction massive en Irak n'avaient pas pour vocation de résister au temps, mais bien de polariser l'opinion publique afin d'emporter son adhésion à l'idée d'une intervention militaire.

Le 16 mars 2011, dans une tribune enflammée sur le quotidien de révérence, c'est toute la fine équipe de soixante-huitards fouteurs de guerre au nom du droit à l'ingérence « humanitaire » qui s'y colle, jugez plutôt : Pascal Bruckner, Daniel Cohn-Bendit, Frédéric Encel, Raphaël Enthoven, André Glucksmann, Bernard Kouchner, Claude Lanzmann, Bernard-Henry Lévy…  Que du beau linge ! 

Oui, il faut intervenir en Libye et vite !

Le temps presse en Libye. Jour après jour, heure après heure, avec sa force armée meurtrière - avions, hélicoptères, chars, missiles, mercenaires -, le dictateur Kadhafi reprend la main sur son pays et écrase les efforts du peuple libyen qui tente de se libérer. Le tyran, décidé à noyer son pays dans «des rivières de sang», mitraille les populations civiles, «purge» les villes des opposants et fait régner la terreur. [...]

Au nom de quoi lançons-nous ce SOS ? Au nom de la mémoire. Lorsque l'aviation nazie et les fascistes espagnols bombardèrent les habitants de Guernica le 26 avril 1937, le monde civilisé laissa faire. Picasso peignit cette horreur, il ne fut compris que huit ans plus tard. Aujourd'hui encore, les massacreurs ont un temps d'avance sur l'opinion mondiale. Source : Le Monde

Et déjà, l'évocation de Guernica, de la « mémoire », et des hordes fascistes s'abattant sur les civils sans défense.  Oui oui, tout pareil qu'à la libération d'Alep, en fait...  Quand je vous disais qu'ils manquent un peu d'imagination, à moins que ce ne soit de références historiques; alors forcément, ça devient vite redondant.

Le 17 mars, la résolution 1973 est adoptée par le Conseil de Sécurité de l'Organisation des Nations Unies.  Elle permet aux pays qui le souhaitent de participer à une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye pour protéger la population civile, et de « prendre toutes mesures nécessaires, nonobstant le paragraphe 9 de la résolution 1970, pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne ».  Lors du vote, la Russie et la Chine, membres permanents du Conseil de Sécurité, s'étaient abstenus mais n'avaient pas fait usage de leur droit de veto.

Si la résolution poursuivait des objectifs louables, elle fut rapidement outrepassée, au grand dam des Russes et des Chinois.

Une fois ce verrou sauté, toutes les voies étaient ouvertes et c'est BHL, le tristement célèbre piposophe botulique qui se chargera de convaincre le président Sarkozy du bienfondé de l'intervention militaire, jetant ainsi la France (et les autres puissances occidentales à la suite) dans une guerre sans merci pour renverser Mouammar Kadhafi.

L'histoire se termine par la fuite éperdue de Kadhafi au milieu d'un convoi de véhicules, attaqué par les rebelles et bombardé par un avion de l'OTAN, probablement un Mirage 2000 français.  S'ensuit la fuite à pied, avec un dernier carré de gardes du corps, jusqu'à un abri formé par un tuyau de drainage agricole.  C'est là qu'il sera capturé, et puis ailleurs, dans des circonstances qui restent à éclaircir, ultérieurement exécuté d'une balle dans la tête.

Dès 2013, le journal Marianne dressait un bilan sans complaisance de ce qu'elle appelait déjà « le plus grand échec diplomatique français de tous les temps » :

  • la disparition de toute structure étatique ;
  • le retour de l’islamisme le plus rétrograde ;
  • une mosaïque incohérente de zones contrôlées par des tribus hostiles, chacune imposant chez elle sa loi par la force ;
  • un réservoir mondial d’armes lourdes et de mercenaires djihadistes, où chacun peut se servir librement, et tenter d’implanter militairement des Etats salafistes un peu partout, comme au Mali où nous avons été contraints d’aller combattre ceux que nous avions installés au pouvoir en Libye ;
  • un mandat confié par l’ONU se limitant à protéger les populations civiles, auquel la Russie avait accepté de ne pas opposer son droit de veto, que nous avons jugé malin de dépasser en décidant d’abattre le pouvoir khadafiste – d’où, désormais, le blocage de toute solution en Syrie (et, demain,  ailleurs), Poutine n’étant pas du genre  à se faire berner deux fois, et que nous avons ainsi définitivement installé dans l’intransigeance la plus absolue.

Et la situation ne s'est pas vraiment améliorée entretemps.  Mais était-ce vraiment un échec ou est-il permis de penser que c'était bien à ce résultat qu'on voulait arriver ?  Afghanistan, Irak, Libye, ça commence à faire beaucoup d' « erreurs », non ?  N'était-ce pas un ancien président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt qui écrivait : « En politique, rien n'arrive par hasard. Chaque fois qu'un événement survient, on peut être certain qu'il avait été prévu pour se dérouler ainsi. »

Attaque chimique présumée sur la ville rebelle de Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017

L’opposition syrienne a accusé le régime de Bachar al-Assad d’avoir mené une attaque « chimique », mardi matin (04.04.2017, ndlr), qui a fait au moins 72 morts et près de 400 blessés selon l’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) et l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).  Source : 20 Minutes

Bilan porté depuis à 86 morts dont 30 enfants

Ce qui me gêne dans l'histoire c'est la condamnation unanime de la presse internationale mettant en cause la responsabilité du régime de Bachar al Assad :

  • Avant même toute enquête visant à déterminer s'il s'agissait de munitions chargées de gaz, ou, comme l'ont affirmé des responsables Russes, qu'une bombe aurait frappé un atelier de production de gaz de combat appartenant aux rebelles[1].
  • Alors qu'il n'y a aucun journaliste indépendant sur place, ni aucune ONG véritablement neutre.

C'est l'OSDH et l'UOSSM,une obscure association internationale de médecins syriens dont on sait seulement qu'il leur est permis de travailler dans la zone aux mains des rebelles, qui sont à la source de l'information.

Une précipitation suspecte

Quelques heures après les événements, sans avoir réalisé aucune enquête sur le terrain, sans avoir procédé à quelque analyse que ce soit, les médias tenaient leur coupable :  Le Colonel Moutarde, avec le chandelier, dans la bibliothèque.  Le « régime » de Bachar al Assad, avec du gaz sarin à Khan Cheikhoun.

C'est tout de même assez étrange quand on sait que la commission parlementaire belge de suivi des opérations militaires n'est toujours pas parvenue à déterminer si nos propres avions sont responsables (ou pas) des quelques deux cent victimes civiles des bombardements sur Mossoul, le 17 mars dernier.

«  Il faut attendre les résultats de l’enquête de la coalition internationale  », a dit et répété le ministre, précisant toutefois : «  on sait exactement ce qu’on a fait  ». L’enquête sera approfondie, a-t-il précisé, et pourrait dès lors durer plusieurs semaines.

L’enquête devra notamment déterminer quelle est l’origine de l’explosion, si elle est due à la frappe de la coalition internationale mais aussi quelle est l’implication de Daesh.

«  Il faut être conscient que la guerre à Mossoul est une sale guerre et que la coalition internationale est confrontée à des crimes contre l’humanité de Daesh, comme l’utilisation de boucliers humains  », a indiqué le général-major Frederik Vansina, patron de la composante aérienne de la Défense. Source : SudInfo

Et, vous l'aurez compris, on n'exclut pas la responsabilité de Daesh.  Ah ben oui, monsieur, imaginez si notre bombe était tombée sur[2]...  Ah, oups, oubliez ça !

Après ça il ne restera plus guère que le barbecue ayant mal tourné à cause d'un réchaud au gaz défectueux...  Un stupide accident domestique, en somme !  Et non, moi je ne suis pas taquin, et je n'appuierai pas lourdement sur le fait que parmi ces deux cents civils il y avait forcément pas mal d'enfants, voire des mignons bambins, pour paraphraser Donald Trump.

Pour info, 200 victimes ça fait 2,33 fois plus que 86 ...  Mais pour elles, pas un mot, pas une larme, pas plus que pour les milliers de victimes depuis la campagne de Mossoul, des mains même de leurs gentils libérateurs.  Ni auparavant, d'ailleurs, pour les dizaines de milliers de personnes qui avaient eu le malheur de mourir sous les frappes des rebelles à Alep.  Deux poids, deux mesures, qui désormais n'échappent plus à personne tant les discours sont fallacieux et hypocrites.

À qui profite le crime ?

Face à un crime, et ceci en est incontestablement un, la première question à se poser est « cui bono ? ».  À qui cela profite-t-il ?  À cette question, je pense que logiquement, la première réponse qui vient est « certainement pas aux Syriens », dont on voit dans quelle situation ces accusations les mettent, ni aux Russes, qui n'ont pas plus envie que cela de se trouver dans la situation embarrassante où ils seraient alliés d'un régime criminel.

Par contre, tant que l'on pose la question, on peut le faire pour l' « opposition » aussi.  Les gentils rebelles modérés d'al-Cham, dont la situation avait été considérablement dégradée par les victoires militaires syriennes sur le terrain, les négociations d'Astana et le revirement de l'administration américaine qui estimait que désormais, le départ d'Assad n'était plus une condition sine qua non.

Mais l'opposition n'a pas les moyens d'utiliser des armes chimiques

Cela, c'est surtout ce que la propagande voudrait vous faire croire parce qu'en pratique, non seulement les rebelles ont les moyens de produire du gaz sarin (dont les précurseurs auraient été acheminés via la Turquie);

Mais en plus, ils en ont déjà fait usage, et ce n'est pas moi qui le dit, mais Mme Carla Del Ponte, ancienne procureur du TPIY, et depuis septembre 2012, membre de la commission d'enquête indépendante chargée d'enquêter en Syrie.

In an interview with Swiss-Italian TV on Sunday, Ms Del Ponte, who serves as a commissioner on the panel, said: »Our investigators have been in neighbouring countries interviewing victims, doctors and field hospitals.

 « According to their report of last week, which I have seen, there are strong, concrete suspicions but not yet incontrovertible proof of the use of sarin gas, from the way the victims were treated. »

Sarin, a colourless, odourless liquid or gas which can cause respiratory arrest and death, is classed as a weapon of mass destruction and is banned under international law.

Ms Del Ponte, a former Swiss attorney-general and prosecutor with the International Criminal Tribunal for the former Yugoslavia (ICTY), did not rule out the possibility that troops loyal to President Bashar al-Assad might also have used chemical weapons, but said further investigation was needed.

« I was a little bit stupefied by the first indications we got... they were about the use of nerve gas by the opposition, » she said.

Ms Del Ponte gave no details of when or where sarin may have been used. Source : BBC NEWS

Conclusion

Des accusations aussi graves, passibles de lourdes condamnations devant la cour pénale internationale devraient à tout le moins s'appuyer sur des preuves solides que seule une enquête indépendante pourrait apporter.  Lorsque dans les douze heures suivant les faits on vient vous présenter le coupable, les moyens, et zéro mobile, vous pouvez être bien sûr qu'on essaie de vous manipuler.

Je serais le premier à vouer Assad aux gémonies et à réclamer qu'ils soit traduit devant ses juges si les faits devaient être avérés, mais je suis convaincu que cette fois, comme les précédentes d'ailleurs, il n'y aura ni enquête indépendante ni publication de résultats, tout simplement parce qu'une telle enquête serait probablement de nature à écarter la responsabilité du régime.

Notes

[1] [2] On peut faire un parallèle exact entre les explications fournies par les Russes au sujet de la supposée « attaque chimique » et les hypothèses avancées par nos propres autorités dans le cas du bombardement de Mossoul qui avait fait 200 victimes parmi les civils :

Un coup de Daech ?

S’il refuse de briser le secret des débats en commission, le député MR Damien Thiéry a tout de même accepté de livrer quelques commentaires sur cette affaire. «Je voudrais d’abord dire que l’on a bien fait de convoquer la commission, confie-t-il. Si on ne l’avait pas fait, certains auraient reproché au ministre de la Défense de vouloir cacher des choses. A titre personnel, je sors de cette réunion avec trois questions qui restent à ce stade sans réponse : a-t-on bien la preuve que l’explosion de l’immeuble en question a été causée par une frappe de l’aviation ? Daech, acculé comme il l’est actuellement, n’aurait-il pas fait tuer lui-même ces civils dans une explosion afin d’accuser la coalition ? Une frappe aurait-elle pu toucher un dépôt de carburant tout proche, entraînant une explosion qui aurait touché les civils ? »  Source : LaLibre (04.04.17)

Quoique, à bien y regarder, D. Thiéry envisage même que Daesh aurait pu lui-même faire tuer ces civils, afin d'accuser la coalition.   En pareil cas, serait-il inconcevable que d'autres terroristes, un peu plus à l'Ouest, auraient fort bien pu avoir la même idée, pour accuser cette fois les Syriens et faire dérailler le processus de paix ?

Comments

Merci pour cet article bien argumenté et plaisant à lire. La partie sur les frappes de la coalition à Mosul est très pertinente, gros travail de recherche.

J'ai moi même récemment traité du sujet sur mon blog, avec un point de vue plus large mais moins précis.

http://www.politicoboy.fr/donald-trump/crise-syrie/

Merci pour votre gentil compliment :)

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